Martine Aubry : Politique énergétique

Les projections actuelles montrent que croissance économique et démographique entraîneront mécaniquement un doublement de la demande énergétique mondiale d’ici 2050 (pour atteindre 28 TW de puissance, contre les 14 TW mondiaux aujourd’hui). Par ailleurs, ce doublement de la production énergétique devra s’accompagner d’une diminution des rejets de dioxyde de carbone (CO2), un gaz à effet de serre, afin de ne pas déclencher une crise climatique et environnementale, dans un contexte mondial de raréfaction probable du pétrole et de méfiance vis-à-vis du nucléaire (en Europe notamment).

D’un point de vue purement quantitatif, certaines énergies renouvelables comme le solaire ou l’éolien représentent chacune moins de 1% de la production énergétique française contre environ 30 % pour le nucléaire et 50 % pour les combustibles fossiles (pétrole, gaz naturel, charbon). (source : Ministère de l’Ecologie, du développement durable, des transports et du logement)

>> Faut-il modifier ce mix énergétique et quelles politiques lancerez-vous pour cela ?

La catastrophe nucléaire de Fukushima a provoqué, comme celle de Tchernobyl, un désastre humain, sanitaire et environnemental dont il faudra des années  pour  mesurer l’ampleur. Il y a un avant et un après Fukushima. Cela nous impose de repenser notre modèle énergétique. L’urgence de la mise à jour de notre modèle énergétique est aussi celle de la lutte contre le changement climatique et de la raréfaction inéluctable des énergies fossiles, dont nous restons trop dépendants.

Le recours aux énergies renouvelables doit pouvoir, à terme, assurer l’essentiel de la production énergétique, qu’il s’agisse de l’industrie, du transport, du résidentiel et du tertiaire. Elles seront la base de notre approvisionnement énergétique à condition, bien entendu, de respecter le triptyque « sobriété, efficacité, renouvelables », notamment pour les entreprises « électro-intensives » les plus grandes consommatrices d’électricité.

La France accuse un inquiétant retard. Les investissements en France sur les ENR sont de 1.8 milliards de dollars, ce qui la place 12e parmi les membres du G-20, loin derrière l’Allemagne. La capacité totale installée en France en 2009 était de 9,4 GW contre 36,2 en Allemagne.

Prenez l’exemple du photovoltaïque : il nous faut revoir les objectifs de production fixés à la fois au regard du mix énergétique et du développement de la filière, qui sont nettement insuffisants. En France, l’objectif est de 5400 MW d’ici 2020 alors que l’Allemagne vient de décider l’installation d’ici 2020 de 50.000 à 70.000 MW. En ce qui concerne l’éolien, le schéma est le même : hésitations, ajournements, revirements,  gouvernementaux ne favorisent pas le déploiement de cette énergie et de sa base productive alors même que la France, notamment par sa façade maritime, dispose d’un atout magnifique et d’un net avantage comparatif en Europe. La multiplication et l’empilement des procédures réglementaires ont conduit à des délais de mise en œuvre des parcs qui peuvent atteindre jusqu’à 8 ans, contre 4,5 ans dans le reste du continent.

A côté des énergies renouvelables dont le potentiel a d’ores et déjà été identifié, d’autres solutions complémentaires transitoires ou durables se profilent : la géothermie, la biomasse ou l’énergie des courants marins. Toutes doivent être étudiées sans dogmatisme. Nous devons particulièrement concentrer la recherche sur le stockage de l’électricité qui est probablement le bond technologique le plus attendu.

Les politiques nouvelles à conduire nécessiteront, il faut dire la vérité, un délai de mise en place. En l’état actuel des technologies, la production d’électricité thermique à flamme (surtout à  gaz) est en effet appelée à se développer conjointement aux énergies renouvelables, qui sont toutes, à l’exception notable de l’hydraulique de stockage, des sources de production intermittentes appelant des compléments de pointe pour assurer l’équilibre du réseau. Dans cette perspective, et pour ne pas contredire nos objectifs de réduction des gaz à effet de serre, nous accélérerons le recours industriel au captage et stockage de CO2 pour toutes les centrales de production thermique.

À l’échelle mondiale, gaz et charbon représentent les 2/3 de l’électricité mondiale. En France, l’électricité est à 75 % d’origine nucléaire, et un débat a actuellement lieu partout en Europe sur cette source d’énergie.

>> Quelle doit être la source majeure d’électricité de demain en France ?

En l’état actuel de nos connaissances, le nucléaire doit être considéré comme une énergie de transition. Le futur énergétique de la nation se décidera lors du prochain quinquennat selon le mandat que la nouvelle présidence de la République aura reçue des Français : les choix technologiques, les options industrielles, les investissements financiers, les efforts de formation doivent être réalisés après 2012 et ils nous engageront pour les décennies suivantes. Il faut décider maintenant pour être leaders dans quarante ans.

J’ai fixé le cap de la sortie du nucléaire, progressive mais effective, car je veux voir naître la génération de l’après nucléaire. Ce cap étant fixé, le processus devra être transparent et conduit, de la conception à sa réalisation, de manière concertée. Chaque étape sera l’objet d’un débat ouvert devant les citoyens et associant l’ensemble des compétences scientifiques et techniques. Une commission d’experts, intégrant la diversité des points de vue, préparera un livre blanc auquel s’adosseront, dans chaque région, des concertations qui se concluront par une loi d’orientation de la politique énergétique que mon gouvernement soumettra au Parlement avant l’été 2013.

Tout d’abord, il faudra assurer la sécurité du parc nucléaire avec la plus grande exigence. La plupart des centrales nucléaires françaises arriveront en fin de vie à partir de 2025 : leur avenir devra être décidé dès le prochain quinquennat. Les décisions à court terme (remplacement ou non-remplacement des centrales) dépendent de la clarté sur l’issue claire à long terme (sortie ou non du nucléaire).

Je propose, dans un premier temps, de coordonner la fermeture des centrales en fin de vie et les investissements dans les énergies renouvelables, les  réseaux et l’efficacité énergétique. Le calendrier est en effet avant tout déterminé par le rythme de montée en puissance des solutions alternatives : efficacité énergétique – et d’abord dans le logement et les déplacements -, développement des énergies renouvelables et usage efficace des combustibles fossiles dans une période intermédiaire. C’est pourquoi, en lien avec les collectivités territoriales, et d’abord les Régions et les intercommunalités, je lancerai un plan national de la rénovation et de l’isolation thermique des logements et le développement des transports durables.

Je souhaite également suspendre le chantier de l’EPR de Flamanville dans l’attente du résultat complet des évaluations de sécurité en cours. C’est une technologie sur laquelle la France a beaucoup misé et la somme des conséquences financières, économiques, sociales et environnementales de l’arrêt ou de la poursuite du chantier mérite qu’on évite la précipitation. Si les résultats de l’audit sont concluants, le chantier pourra être achevé. En revanche, le chantier de l’EPR de Penly sera stoppé : alors que nous ne parvenons pas encore à évaluer précisément ni le coût ni la conformité aux exigences de sûreté d’un premier EPR, s’engager dans un second chantier serait déraisonnable. En compensation pour le territoire normand, des emplois y seront crées dans les économies d’énergie, les énergies renouvelables et le démantèlement des centrales nucléaires obsolètes.

La France est incontestablement l’un des leaders mondiaux dans le nucléaire, mais est plus en retrait sur des domaines porteurs comme le solaire (par exemple). Cette avance sur le nucléaire est en grande partie due à des investissements massifs de l’État.

>> Quel plan de recherche et de développement envisagez-vous en matière d’énergie ? Comment voyez-vous les rôles de grands acteurs traditionnels publics comme privés (Commissariat à l’Energie Atomique, Electricité De France, …) ?

La spécificité française fait que le nucléaire est à la fois la part majeure de notre consommation d’électricité, une industrie et des compétences. L’énergie est une condition du progrès individuel et collectif et un secteur riche d’emplois. Cela vaut pour aujourd’hui comme cela vaudra demain.

Je souhaite donc valoriser dans le monde entier l’excellence et le savoir-faire des acteurs de notre filière nucléaire française, en réorientant les activités du secteur : le géant allemand Siemens vient de faire ce choix stratégique, ne nous laissons pas distancer !

Pour notre filière nucléaire française, filière d’excellence mondiale, cette réorientation est un passeport pour continuer de faire la course en tête dans la compétition mondiale pour la sécurisation et la transition énergétiques. Le démantèlement des centrales obsolètes, la requalification des sites, le traitement des déchets, ainsi que l’industrialisation des nouvelles énergies, leur  développement et leur maitrise, sont autant de gisements de savoir faire, d’efforts de recherche, d’ingénierie, d’emploi, bref de croissance et de compétitivité. Et l’atout des atouts de la France s’appelle le cadre public de sa filière nucléaire qui doit être structurée et non mise en concurrence, comme ce fut le cas ces dernières années ou une vision plus financière qu’industrielle a hélas prévalu. Innovation, production, sécurité, formation, export, se maintiendront a un haut niveau si l’Etat stratège réaffirme sa présence. Je serai la présidente de l’affirmation d’une puissance publique énergique pour les énergies.

Notre politique énergétique devra s’appuyer sur une ambition industrielle forte. Mise en œuvre par la banque publique d’investissements et un redéploiement des investissements en faveur des énergies “décarbonées”. C’est en privilégiant les énergies sûres et durables que nous assurerons notre indépendance énergétique à long terme. J’ai confiance dans le progrès scientifique et technologique. La recherche et le développement progressent à grand pas.

Les ressources énergétiques et leur prix ont de toute évidence façonné notre mode de vie et notre économie. Par exemple, le développement de l’automobile n’aurait pas été possible sans un pétrole relativement peu cher.

>> Comment conserver une énergie bon marché et aussi propre que possible ?

Contrairement à ce que voudraient faire croire les tenants d’un statu quo mortel pour les générations futures, la transition énergétique améliorera notre qualité de vie. En parallèle, l’enjeu du pouvoir d’achat doit être abordé par une redéfinition de la politique tarifaire : ce que j’ai appelé des tarifs progressifs.

Les ambitions du Grenelle se sont dissoutes et la France a perdu 5 ans. Il suffit de comparer le chemin parcouru par l’Allemagne. Au lieu d’engager la transition, le Gouvernement actuel a essayé de passer en force sur les gaz et huiles de schiste, a étouffé l’éolien puis le photovoltaïque en multipliant les obstacles et les procédures. Ses revirements successifs et l’instabilité des dispositifs publics ont fragilisé les filières. Les résultats parlent d’eux-mêmes : la production allemande d’électricité d’origine éolienne et photovoltaïque est déjà quatre fois supérieure à celle de la France. Dix fois plus de chauffe eau solaires y sont installés. En 2020, si nous ne changeons pas nos objectifs, cet écart restera identique. Or,  notre facture énergétique s’alourdit chaque année – 70 milliards d’euros pour acheter du pétrole, du gaz, du charbon, de l’uranium à l’étranger. Dès lors qu’elle est inéluctable, il ne serait pas responsable de reporter la transition énergétique sur les générations suivantes, et de leur en faire porter le poids.

La libéralisation du secteur énergétique a amplifié la hausse des prix pour les particuliers sans que des mécanismes de solidarité suffisants soient mis en place. Faut-il rappeler que plus de 3,5 millions de ménages sont en situation de précarité énergétique en France ? Entre le gaspillage, souvent contraint et coûteux pour les plus fragiles et le rationnement, il existe une voie: celle de l’efficacité énergétique. La réhabilitation du patrimoine bâti existant est un chantier colossal et devrait assurer aux professionnels du bâtiment une relance importante de leur activité. Nous avons les entreprises et les compétences pour réussir et rayonner, à condition que le marché intérieur soit le premier débouché.

Garantir l’accès à l’énergie pour tous, dans un contexte d’augmentation probable des prix de l’énergie, c’est aussi engager une révolution tarifaire qui allie critères sociaux et vertu de la progressivité, pour encourager le bon usage et pénaliser le gaspillage.

Sur la question des tarifs, je souhaite la mise en place d’un tarif progressif pour l’eau et l’énergie pour nos concitoyens. La même formule de base peut être envisagée pour les entreprises, facteur de compétitivité de nos entreprises qu’il faut protéger, même si le cas des industries intensives appelle des adaptations pour certains secteurs (tarif de gros et régulation publique pour l’eau et l’énergie). C’est donc en adaptant les tarifs aux usages que nous parviendrons à concilier maîtrise de la demande, égalité d’accès et soutien à l’activité industrielle.

La mobilité constitue bien entendu un pan fondamental de la transition et de la lutte contre le réchauffement climatique. La réduction de l’impact environnemental des véhicules est indispensable et urgente. L’acquisition de véhicules de puissance plus modeste, moins polluants et plus efficaces au plan énergétique doit être encouragée, ceci, en commençant par relancer le dispositif dit « bonus-malus », dont les premiers résultats ont démontré la pertinence. Dans une dynamique vertueuse, la mise en place de normes d’efficacité énergétique évoluant par paliers successifs permettra à la fois d’accompagner et de stimuler le progrès technique et technologique sur les moteurs, tout en abaissant le coût, par une diffusion massive.

Aujourd’hui, la consommation de l’ensemble des transports électriques est relativement faible. Le scénario NégaWatt actualisé de 2011 projette de passer à 30 TWh d’ici 2050 (métro, transports collectifs ferroviaire, véhicules électriques, hybrides rechargeables). Il nous faut aller vers des mobilités durables, tant sur le transport de personnes que le transport de marchandises.

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