Marine Le Pen : Régulation des technologies et organisation de l’expertise

OGM, téléphonie mobile, pesticides… et maintenant nanotechnologies, nombreuses sont les polémiques impliquant les sciences et les techniques, et sur lesquelles le principe de précaution désormais inscrit dans la Constitution semble offrir bien peu de prise.

>> Allez-vous chercher à lever les incertitudes scientifiques qui pèsent sur ces technologies controversées, ou préférez-vous donner priorité à l’innovation ? Êtes-vous prêt(e) à contribuer à une réforme des systèmes d’expertise français et européen, souvent mis en cause ? A organiser un débat public à ce sujet ?

La question est en partie mal formulée : les deux exigences, « lever les incertitudes qui pèsent sur les technologies controversées » et « donner priorité à l’innovation » ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Elles m’apparaissent même relativement complémentaires. C’est justement parce que l’on est en mesure d’approfondir la connaissance d’un domaine, qu’on a toutes les chances de mieux connaître les conséquences possibles – positives ou négatives – de l’application d’une technique donnée à ce domaine.

Je crois que vous confondez deux choses. Il y a une dimension qui est celle de la recherche fondamentale en laboratoire. Dans ce contexte, on est dans des milieux qui sont socialement confinés où l’on cherche en toute connaissance de cause et dans un cadre extrêmement rigoureux, contraint et méthodique, à voir quelles sont les conséquences du développement d’une technologie ou d’une connaissance. Quand Bohr ou Rutherford faisaient les premières expériences de collision entre particules, ils ne savaient pas quelles pourraient être les conséquences industrielles ou même scientifiques de leur découverte, mais c’était dans un cadre extrêmement contraint et encadré, dans le cadre d’une théorie déjà bien constituée. En ce sens ils étaient tout sauf des apprentis-sorciers. Le savant ne s’amuse pas à faire n’importe quoi, sauf précisément quand il n’a plus en tête que la gloire ou l’argent. A ce moment-là, il fait nécessairement fausse route. Et l’on en arrive à ces dérives aujourd’hui de plus en plis fréquentes dans lesquelles des savants fraudent, mentent, trafiquent leurs résultats pour obtenir des crédits ou  valider une théorie. Tout le monde se souvient du cas de ce savant coréen qui avait été pris la main dans le sac après avoir faussé ses résultats en vue d’être le premier à publier des résultats sur le clonage. Dans des cas comme celui-ci, on voit bien qu’on est dans des dérives qui sont tout à fait condamnables. Dans des cas comme celui-ci, il faut que les sanctions soient extrêmement lourdes et dissuasives (prison ou amendes absolument exorbitantes). La falsification ne doit pas avoir sa place dans la démarche scientifique : dans le cas où elle survient, c’est la preuve qu’il y a une forme de laisser-aller, lequel est par nature tout à fait préjudiciable au bon fonctionnement de la science.

Cela rejoint effectivement la question du système d’expertise français. Chacun a pu voir ces dernières années combien, sur un certain nombre de sujets clés – comme la santé par exemple – il avait été défaillant. Chacun a en mémoire les mises en causes de l’AFSSAPS lors de la révélation au grand jour du scandale du Médiator. L’affaire du Médiator a permis de révéler au grand jour l’existence d’un certain nombre de confusion des genres et de collusion d’intérêts entre médecins, chercheurs, experts, responsables de l’autorisation de mise sur le marché. Elle a permis de mettre en évidence l’existence d’allers-retours entre le public et le privé, entre la recherche industrielle sur le médicament et les services de validation censés permettre l’autorisation de mise sur le marché dans un système où l’opacité était manifeste.

Ces faits étaient la preuve de graves disfonctionnements auxquels je m’attacherai à mettre rapidement fin. Il n’est pas tolérable que dan une instance chargée de juger de la qualité et de la sécurité des nouveaux médicaments mis sur le marché on puisse être à la fois juge et partie, et cumuler des avantages ou être successivement (parce qu’ils ne s’agit même pas nécessairement de l’être en même temps) d’un côté de la barrière en défendant les intérêts du groupe privé qui va vouloir mettre sur le marché un médicament, et de l’autre côté l’année d’après, du côté du juge qui va dire si ce médicament est valable ou non.

Je mettrai tout en œuvre pour que nous retrouvions un système d’expertise fiable, indépendant, et de haut niveau.

Il faut que nous concilions en ce domaine excellence, fiabilité et compétitivité économique. Je veux que la France puisse continuer à disposer d’une industrie de recherche extrêmement performante en pharmacie, en médecine, en chirurgie, dans les domaines des prothèses médicales ou dentaires, comme plus généralement dans les  domaines de l’automobile, de l’énergie, de la sidérurgie, des nanotechnologies et de tous les matériaux du futur… mais il faut pour cela que les conséquences à la fois environnementales, sanitaires et sociales de l’introduction éventuelle de ces techniques ou de ces nouveaux matériaux puissent être étudiées  en toute indépendance et que les conclusions des savants appelés à se prononcer sur ces questions priment sur toute autre considération, à commencer par les intérêts économiques ou financiers des entreprises qui auraient développé ces industries. C’est l’intérêt national, l’intérêt de chacun des Français qui doit passer avant les intérêts mercantiles ou financiers de tel ou tel groupe industriel. Ce sera un des axes clés de ma politique économique, industrielle et scientifique dans les années à venir.

Les nanotechnologies sont porteuses de formidables promesses dans de nombreux domaines. Elles font l’objet d’un soutien massif dans le monde. La France n’est pas en reste avec 70 millions d’euros alloués à ce thème de recherche en 2009 dans le cadre du plan NanoInnov tout comme une part importante des 8 milliards d’euros attribués à la recherche dans le cadre des investissements d’avenir

>> Contribuerez-vous à soutenir le développement des nanotechnologies ? Etant donné la diversité des disciplines et des champs d’application concernés, ne trouvez-vous pas que ce soutien aux nanotechnologies, au travers de programmes de recherche dédiés à l’ANR par exemple, devrait être accompagnée d’une réelle vision politique pour la recherche ?

Pour la première question : la question est de savoir à quoi peuvent servir ces nanotechnologies. À l’évidence, elles ouvrent des champs de connaissance extrêmement intéressants et prometteurs sur un certain nombre de sujets. Le problème est qu’elles cachent des enjeux  militaires et sécuritaires extrêmement forts : ce n’est pas un hasard si George W. Bush avait décidé durant son second mandat de financer massivement ces technologies nouvelles, portant l’effort de financement américain à  près de 1,5 milliards de dollars par an (1,447 milliard de dollars exactement en 2008, si l’on se réfère à la proposition budgétaire faite par Georges W. Bush pour la National Nanotechnology Initiative (NNI)) quand dans le même temps l’Union européenne se contentait d’aligner 3745 millions d’euros sur 7 ans dans le cadre du 7e PCRD, soit moins de 500 millions d’euros par an. Le tout alors que les Etats-Unis comptent 300 millions d’habitants, quand l’Union européenne en compte 450 millions. Cela montre bien la différence d’approche qu’il y a entre ces deux grands ensembles géopolitiques sur cette question pourtant si hautement stratégique des nanotechnologies. Il est certain que les nanotechnologies sont d’abord des technologies à usage militaire : il ne faut pas se leurrer. Là aussi on est dans une sorte de compétition économique et militaire pour la suprématie géopolitique mondiale. C’est la même chose avec les terres rares pour la Chine. Il s’agit de tout sauf d’un champ de recherche neutre ou anodin.

De fait, il est vrai qu’aujourd’hui personne ne sait vraiment de quoi il retourne avec les nanotechnologies. La question est de savoir s’il y a des risques sanitaires à ingérer ces particules un million de fois plus petites qu’un cheveu. On sait qu’elles violent les barrières naturelles, notamment hémato-encéphaliques, et peuvent de ce fait avoir des conséquences très graves sur le développement cérébral.

Que cela nous plaise ou non, la nature partout a posé un certain nombre de barrières, de frontières, qui ont leur raison d’être et qu’on ne saurait franchir impunément. Ces barrières objectives sont celles qui permettent la survie des espèces, la perpétuation de la vie ou des activités élémentaires des organismes vivants. Les nanotechnologies sont un moyen de transgresser ces barrières. La taille infime des nanoparticules leur permet par exemple de pénétrer les cellules, y compris les cellules sanguines et cérébrales, d’y causer des lésions et de perturber le système immunitaire.  Les nanotubes de carbone, par exemple, sont assez comparables à des fibres d’amiante et pourraient provoquer aux poumons les mêmes lésions.  Avec des conséquences pour l’heure inconnues. Ce n’est pas un hasard si la British Royal Society a récemment réclamé une étude approfondie de la toxicité des nanomatériaux et recommandé leur réglementation au même titre que de nouvelles substances chimiques, conformément à la législation britannique et européenne.

Les nanotechnologies constituent de fait un champ d’étude fascinant mais qui n’est pas sans conséquences sur le vivant et peut être même nos sociétés. Cela s’inscrit dans une logique plus générale qui voit la science-connaissance s’effacer au profit d’une science puissance.

Nous sommes à l’évidence aujourd’hui dans une logique faustienne. Avec les procédures de clonage, la recherche tous azimuts sur le génome, les manipulations génétiques, la maîtrise du feu nucléaire, le contrôle du nanoscopique, certains savants – ou plus exactement certains industriels qui exploitent les idées des savants – développent un sentiment de toute puissance, qui leur donne l’impression qu’ils seront à leur tour demain des sortes de démiurges-créateurs capables de créer la vie, de sélectionner les êtres, de choisir le sexe des individus…

Cela est si vrai qu’il s’est même développé ces dernières années aux Etats-Unis, sous le nom de trans- ou post-humanisme, un courant philosophique dans lequel les gens sont persuadés qu’ils pourront demain ressusciter leurs morts, qu’ils pourra prolonger leur existence au-delà des 200 ans, qu’ils pourront développer des capacités physiques surhumaines… : on est typiquement là dans la réactualisation de vieux mythes, à la frontière de la science et de la science-fiction.

Face à ce type de danger on ne peut se contenter de faire de la démagogie ou du juridisme, comme l’avait fait en son temps Jacques Chirac en institutionnalisant  le principe de précaution, et en inscrivant dans la Constitution française la  nécessité de ne rien entreprendre qui soit contraire à ce principe. Agir ainsi n’est rien d’autre que professer une forme de fétichisme juridique, aussi stupide et inopérant que le fétichisme technologique. Le seul effet d’une telle démarche est de donner bonne conscience aux dirigeants et aux médias. Mais dans les faits cela ne produit que des effets négatifs. Cela plombe les entreprises innovantes, tue l’esprit de risque et mine le texte constitutionnel, qui sous la pression des faits perd évidemment de sa prestance et de sa respectabilité – chacun sait par exemple que personne ne respecte sérieusement ce principe de précaution dès qu’il y a des enjeux financiers et industriels importants.

Le principe qui devrait animer le politique, plutôt que de multiplier les gesticulations vaines ou les danses du ventre magiques autour du principe de précaution, serait plutôt de suivre un principe de prudence je dirais même de sagesse,  consistant comme on l’a dit précédemment à avoir une vue d’ensemble de chacun des sujets à traiter et à distinguer très nettement ce qui relève de la recherche pure et dure en laboratoire – avec ce que cela comporte de droiture, d’honnêteté et de recherche de l’établissement le plus objectif possible de toutes les conséquences aussi bien techniques que sanitaires, environnementales, humaines du développement des technologies étudiées – et ce qui relève de l’exploitation commerciale. Celle-ci ne peut prendre place qu’après et après seulement l’octroi d’une autorisation de mise sur le marché. Cela suppose l’établissement d’un cadre précis d’exploitation, la production de normes spécifiant les conditions dans lesquelles on peut exploiter ces produits.

Mais la question fondamentale in fine, est de savoir ce  à quoi ces objets technologiques peuvent répondre sur le fond ; ce à quoi ils servent. Est-ce que le but c’est qu’on ait une industrie pharmaceutique ultra-florissante mais que la moitié de la population soit sous psychotrope ? Moi je n’en suis pas certain. Pourquoi est-ce qu’il y a des populations qui n’ont pas besoin d’anti-dépresseurs ? Pourquoi à l’inverse les femmes françaises sont-elles celles qui consomment le plus d’anti-dépresseurs au monde ? Je ne crois pas qu’on ait gagné au change à multiplier la distribution des anti-dépresseurs. C’est la même chose pour les nanotechnologies : est-il utile d’avoir 25 iPod ? Est-ce que ce n’est pas la preuve d’une très grande détresse humaine, d’un très grand malaise social ? Il faut voir aussi ce que ça détruit en terme de relations sociales. Il y a des gens aujourd’hui qui sont connectés 24h sur 24 mais qui ne parlent plus à leurs parents, à leur frère, à leur sœur et qui ne savent même pas qui est leur voisin de palier. Je ne crois pas que cela soit un progrès.

>> Comment envisagez-vous la gestion des risques sanitaires et environnementaux des nanotechnologies (effet sanitaire de certains nanotubes analogue à celui de l’amiante, impact environnemental d’un largage massif de nanoparticules d’argent antibactériennes) dont certains sont déjà étayés par plusieurs études ? Quelle est votre position face aux demandes de moratoire émanant de certaines associations ?

Je ne puis me prononcer sur la question d’un moratoire tant que les études disponibles ne sont pas suffisamment claires sur la question. Il me faut pour me prononcer sur cette question disposer d’une connaissance suffisante à la fois des rapports d’experts, de l’état d’avancement de la question er des risques sanitaires et environnementaux induits par le développement des nanotechnologies. Le problème en la matière, tient précisément au fait que l’on ne dispose pas d’un recul suffisant pour pouvoir donner des conclusions définitives sur ces questions. La sagesse en pareille circonstance conseille d’attendre et de s’abstenir : in dubio abstine. La prudence exige de ne pas se précipiter et de ne pas se lancer à corps perdu une exploitation commerciale, industrielle tous azimuts de ces nouvelles technologies. Mais elle se prononcera en temps voulu lorsqu’elle aura et le pouvoir  de décision et surtout l’ensemble des éléments d’information sous les yeux.

Le débat public sur les nanotechnologies qui s’est déroulé en 2009-2010 a fait l’objet de nombreuses critiques. L’une d’elle tient au fait que la Commission Nationale du Débat Public, étant donné la complexité du sujet, a dû avant tout assurer une mission d’information, donnant une large place à la vulgarisation, réduisant d’autant le temps de débat proprement dit.

>> Ne peut-on mieux articuler information et débat, en mobilisant l’audiovisuel public, par exemple ? Quel regard portez-vous sur internet dans ces débats : s’agit-il plutôt d’un outil d’information ou de désinformation ?

C’est une très bonne question qui souligne les très graves déficits et la très piètre performance de notre système audiovisuel public depuis 30 ans. Il n’y a pas d’émission scientifique de pointe ou de vulgarisation digne de ce nom aujourd’hui à la télévision. Il n’y en pas d’ailleurs non plus même au cinéma.

A l’évidence aujourd’hui, on ne souhaite pas qu’il y ait une formation ou une information scientifique de haut niveau aux heures de grande écoute. C’est un problème majeur qui signe de manière claire et patente l’immense échec de notre politique culturelle. Je ferai tout le nécessaire pour relever le niveau des débats, et proposer aux heures de grande écoute, que ce soit en littérature, en arts ou en sciences, des émissions de qualité et ouvertes au plus grand nombre. Il ne s’agit pas d’organiser des discussions d’experts qui ne rencontrent que 5 téléspectateurs. Il s’agit de mettre en avant des grands sujets de société, des grandes avancées scientifiques et d’apporter des éclairages précis susceptibles de donner aux téléspectateurs les moyens de juger. Il existe manifestement une demande en ce sens. Mais cette demande ne pourra elle-même être exaucée qu’à la condition que les journalistes appelés à présenter ces émissions bénéficient à leur tour d’une solide formation scientifique. Cela signifie la mise en place d’authentiques cursus de formation au journalisme scientifique. Cela signifie la création d’une filière universitaire reconnue comme telle dans le domaine de la valorisation des sciences et – ce qui n’est pas la même chose – de la vulgarisation des sciences. Cela signifie enfin la possibilité de donner enfin la parole aux véritables savants de notre pays. Des savants qui, sans démagogie, sans idéologie, sauront mettre en avant l’intérêt de leur travail, mettre en perspective leur discipline et donc permettre justement aux Français, tout simplement, de découvrir la richesse de leur patrimoine scientifique et du travail qui s’accomplit au quotidien dans les grands laboratoires de recherche.

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