Marine Le Pen : Innovation et R&D

L’innovation scientifique est sans aucun doute l’une des clés des investissements d’avenir. Les recherches d’aujourd’hui sont les TGV et les Airbus de demain, pourvoyeurs de croissance sur le long terme. 

Les dépenses de Recherche et Développement, comptées en part du PIB, ont atteint leur pic en 1993 (2.4 %), puis elles ont baissé fortement entre 2002 et 2007 et pourraient même être descendues sous les 2% selon certains instituts étrangers (sources : Sénat, 2011 GlobalR&DFundingForecast pour les chiffres 2010). La France est bien loin des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la Suisse ou encore de la Corée du Sud en part du PIB consacré à la R&D, et les objectifs européens pris en 2000 d’une part de 3% du PIB consacré à la recherche en 2010 n’ont jamais été réalisés. 

>> Quelle politique suivrez-vous pour enrayer ce déclin ?

Je suis contre cette présentation du problème. Les indicateurs statistiques, par nature, sont parfaitement manipulables. On ne doit pas d’abord mesurer cette dernière au moyen d’outils quantitatifs mais qualitatifs. Ce n’est pas parce que vous pouvez mettrez ensemble de très bons chercheurs et que vous leur donnerez des sommes très importantes, qu’ils vont trouver. Comme disait le Général de Gaulle : « des chercheurs qui cherchent on en trouve mais des chercheurs qui trouvent on en cherche ».

Deuxièmement, l’approche quantitative ne permet nullement de distinguer ce qui est de la vraie D de ce qui est de la fausse R&D. En ce domaine, les possibilités de maquillage et de dissimulations sont nombreux. On l’a vu avec le crédit impôt recherche voté en 2008 dans le cadre du plan de relance programmé par Sarkozy1 pour parer aux conséquences de l’effondrement boursier de septembre 2008 et de la crise économique et financière de 2008 – une crise économique qui, soit dit en passant n’était que la conséquence directe des principes dont se réclamait Nicolas Sarkozy et de la stricte application des principes ultralibéraux que lui-même prétendait mettre en œuvre pour sortir la France de l’ornière : dérégulations à tout va, limitations des droits d’enquêtes dans le domaine des avocats d’affaires, facilitation de la circulation monétaire, remise du pouvoir économique aux banques centrales et à la FED, vente massive des réserves d’or des banques centrales. Les Français en ce domaine comme en d‘autres ont bien souvent la mémoire courte. Rafraichissons leur la mémoire s’il le faut. Et rappelons leur que c’est bien ce même Nicolas Sarkozy qui, alors même qu’il était ministre des finances et du budget en 2003-2004, a vendu 600 tonnes d’or au prix dérisoire de 350 $ l’once alors qu’il est aujourd’hui à 1700$. C’est Nicolas Sarkozy qui, en cinq années de présidence, a augmenté la dette de la France de près de 500 milliards d’euros. Nicolas Sarkozy a de ce point de vue eu une responsabilité majeure dans la dégradation de la situation économique et financière de la France. Les politiques  qu’il a cherché à « mettre en œuvre » pour sortir la France de cette crise économique et financière loin d’améliorer la situation n’ont fait que l’aggraver. Nicolas Sarkozy et Christine Lagarde ont du reste été les premiers à nier de toutes leurs forces la gravité de cette crise et à prétendre la minimiser, affirmant sans vergogne fin 2008 que la crise était derrière nous,  expliquant à tout va en 2009  qu’on voyait le bout du tunnel, et racontant à qui voulait l’entendre en 2010 que ça y était, que la croissance était de retour et qu’on aurait bientôt 2% de croissance du PIB. On a vu que tout ça était totalement faux et mensonger. Mais comme toujours Nicolas Sarkozy, en illusionniste de première classe, a réussi à masquer ses mensonges et ses insuffisances en faisant croire aux Français qu’il allait relancer la France en mettant en place des programmes de crédit impôt recherche destinés à soutenir la recherche et développement. Quand on regarde de près ce qu’il en est de ce dispositif, on s’aperçoit qu’un certain nombre de ces prétendus crédits impôt recherche censés aider les entreprises dans leur effort de R&D ont été simplement des outils de maquillage comptable et ont permis de faire passer comme R&D des prestations qui n’en étaient pas du tout. Vaste fumisterie, ces prétendus aides à la recherche étaient en réalité destinées à tout autre chose et ont surtout permis aux entreprises de toucher des subventions – théoriquement interdites par Bruxelles – déguisées.

L’approche quantitative me semble donc totalement insuffisante pour répondre à la question de la performance économique et du pouvoir d’innovation. C’est vrai que des pays comme la Suisse, la Corée du Sud consacrent une part importante de leur PIB à la R&D mais cela ne suffit pas à rendre compte de la performance de leurs entreprises en ces domaines. Avant tout, ce qui compte c’est l’organisation du système de recherche et développement et surtout la qualité du continuum enseignement supérieur/recherche fondamentale/recherche industrielle/exploitation commerciale. C’est la qualité de ce continuum qui fait la force de ces pays.

Certains géants mondiaux d’aujourd’hui dans les nouvelles technologies comme Facebook et Google sont nés de PME. Or en France, la R&D est principalement le fait de très grandes entreprises (voir par exemple http://www.invention-europe.com/Article626999.htm).

>> Comment faire en sorte que la France puisse développer un tissu de PME technologiques ?

Il existe en réalité au moins deux approches de la R&D. Une approche européenne et une approche américaine. Aux Etats-Unis, l’approche est principalement de type bottom/up – même si le schéma inverse existe aussi, notamment au niveau de la R&D militaire qui sous l’effet du poids du  complexe militaro-industriel demeure extrêmement importante et puissante. En Europe, l’approche est plutôt du type top/down. C’est le cas en France en particulier où l’on a depuis longtemps l’habitude d’avoir une politique très administrée, un pilotage de la recherche par le haut – même s’il ne s’est jamais réalisé pleinement dans l’esprit et à la hauteur des ambitions que souhaitaient voir lui donner les pères fondateurs du CNRS.

Je souhaite mettre sur pied une politique d’équilibre en donnant d’un côté d’importants moyens au Commissariat au plan/Haut conseil à la prospective que je mettrai sur pied dès mon investiture, et en laissant de l’autre côté beaucoup de liberté sur le terrain aux chercheurs pour que ceux-ci puissent aller au bout de leurs idées, développer à fond leurs projets, nouer en toute liberté d’authentiques partenariats, être déchargés des charges administratives superflues, être dégagés de la paperasse et du travail bureaucratique indu.

>> Quel doit être le rôle des universités dans l’innovation ? Les entreprises doivent-elles être le lieu de la R&D, ou doivent-elles préférentiellement financer la recherche (bourses, matériel …)  pour qu’elle soit faite à l’université ?

Votre question n’attend pas une réponse unique. On est typiquement dans des situations où le jugement doit s’exercer au cas par cas. A l’évidence, on ne peut demander aux universités de tout faire. La loi Savary de 1984 les a accablées d’une liste interminable de missions. Il fallait qu’elles participent à la cohésion du territoire national, au développement territorial, à l’égalité des chances, à la promotion de la diversité, à l’imposition de la démocratie dans les conseils d’administration… Cette loi qui a régi pendant plus de 25 années le monde de l’université a fait extraordinairement de tort à l’université. Elle continue aujourd’hui encore à en faire tant il est vrai qu’elle se subsiste à elle-même par delà ses amendements à la marge. Ne nous leurrons pas en effet, malgré la LRU la loi Savary demeure aujourd’hui encore bien vivante. De fait, la LRU s’est arrêtée au milieu du gué. Elle a introduit dans le monde universitaire une certaine logique ultra-libérale, via la mise en place d’un certain nombre de mesures de privatisation, l’ouverture des conseils d’administration au monde de l’entreprise, le tout dans un esprit finalement assez thatchérien mais avec 30 ans de décalage. On peut  se demander si ce modèle qui avait été expérimenté au Royaume-Uni sans du reste faire l’unanimité pour lui, était réellement adapté à la France. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui un certain nombre de matières fondamentales, des matières relevant des sciences humaines bien sûr comme la philosophie ou l’histoire, mais aussi des disciplines relevant des sciences dures comme la chimie, la botanique ou la biologie souffrent énormément aujourd’hui du fait de cette réorganisation du financement universités qui va de pair avec un authentique retrait de l’Etat.

Dans le même temps on n’a pas été jusqu’à libéraliser entièrement le système en autorisant par exemple la création d’universités privées. On ne peut toujours pas aujourd’hui en France créer des Stanford ou des MIT qui fonctionneraient entièrement sur financements privés. Cette manière de faire est typique de la prise de décision à la française. On prétend imiter les Etats-Unis mais en réalité on le fait mal, à moitié, ou de travers.

Vous soulevez la question du rôle de l’université dans l’innovation. Là aussi les mots sont piégés. Qu’appelez-vous innovation ? Qu’est-ce à vos yeux que l’innovation ? Pour répondre à ces questions encore faudrait-il s’entendre sur le sens à donner au mot innovation. Enfin l’innovation n’est rien si elle n’est pas suivie d’exploitation. Celle-ci passe nécessairement par des prises de brevets et la mise sur pied de solutions qui permettent de valoriser les découvertes et de favoriser leur rayonnement en essaim.

Cela ne sert à rien de faire de «la R&D», de « l’innovation » comme on dit dans la novlangue contemporaine, si c’est soit pour ne pas l’exploiter, soit pour la refiler à ses concurrents sitôt la découverte accomplie et le mystère percé.

L’innovation ne peut s’accomplir dûment que si elle se fait en bonne intelligence entre acteurs de la recherche fondamentale et acteurs de la recherche appliquée. Elle suppose qu’existe un sain partage des tâches, lequel partage des tâches ne peut à son tour fonctionner dûment qu’en étant fondé sur le critère de l’expérience. Là où ce sont les entreprises qui sont à la pointe du progrès, qui disposent de la capitalisation de la connaissance et de la maîtrise des circuits d’information les plus forts, il est tout à fait légitime que ce soient elles qui servent en quelque sorte de moteur, qui reprennent la suite des laboratoires d’État, qui créent des partenariats y compris même à des fins commerciales. Que Dassaut finance des expériences en haute technologie avec de l’électronique embarquée, Total en géophysique et en recherche et exploitation minière… ne me choque pas du tout et me semble au contraire tout à fait profitable. Cela sera bénéfique aussi bien à Total qu’aux différents acteurs de l’université concernés. Par contre, dans le cas inverse où les universités sont en pointe sur un domaine de recherche, il est normal que ce soient elles qui aient le leadership et que les entreprises appelées à travailler en partenariat avec elles ne viennent en quelque sorte qu’en second temps.

Le problème aujourd’hui en France, c’est qu’un grand nombre d’entreprises n’ont pas ou peu les moyens de faire des R&D sérieuses. Pour cette raison il est nécessaire qu’existe une recherche d’État forte et performante, qui puisse travailler dans la durée mais qui soit surtout excellente. Aujourd’hui on souffre surtout du fait que l’on a succombé à des logiques égalitaristes, démagogiques, liés à la massification. On a multiplié le nombre  des laboratoires, des maîtres de conférences, des chercheurs et des spécialités, ce qui fait que l’on a beaucoup de chercheurs très mal rémunérés, d’universitaires sous-classés, malheureux dans leur profession, dont un certain nombre qui n’ont plus ce sentiment de considération et de reconnaissance que pouvait avoir un Poincaré, un Painlevé, ou Picard et qui de fait sont enfermés dans leur petite marotte disciplinaire sans aucun rapport avec l’intérêt de la société ou même sans aucune prise en considération des conséquences économiques ou industrielles que pourraient avoir leurs travaux. On est dans des cloisonnements qui sont extrêmement préjudiciables et à la vitalité interne de la science dans l’université, à la circulation de la sève entre les différents rameaux et les différents branches de l’arbre de la science et à l’intérieur de ce continuum public/privé qui, dans tout Etat normalement constitué, devrait constituer la clé de voûte d’une politique d’innovation et fonctionner de manière relativement harmonieuse et naturelle. Là aussi le modèle Suisse pourrait beaucoup nous inspirer. C’est quand même un modèle qui a réussi une synthèse extrêmement intéressante entre une université de tout premier plan, en pointe sur bien des domaines et un tissu économique et industriel de première qualité. On ne compte plus aujourd’hui les entreprises suisses— pas uniquement dans des niches comme la finance, l’assurance ou les services bancaires, mais dans plusieurs secteurs clés comme l’horlogerie, les systèmes de télémétrie haute précision, l’industrie pharmaceutique, l’aéronautique – qui ont pu se développer en partenariat avec des très grandes universités que sont l’EPFL, l’ETHZ, etc.

De plus en plus, l’innovation est le fruit d’initiatives décentralisées qui impliquent une succession d’essais/erreurs pour que certaines parviennent au succès.

>> Comment concilier cette vision avec l’action des pouvoirs publics ?

C’est tout à fait vrai. L’innovation, c’est d’abord le fruit d’initiatives décentralisées, individuelles, locales ; c’est le fait de gens passionnés par un sujet qui, dans leur coin, seuls souvent, font avancer la connaissance et progresser la science ; c’est le fait d’individus singuliers qui font de la recherche avant tout par plaisir, sans que rien ne les y oblige ; c’est le fait d’individus passionnés qui n’ont parfois même pas la qualification ou le titre de chercheur, et qui, pourtant à force de travail et de réflexion, finissent souvent par faire des trouvailles astucieuses et parfois même des découvertes importantes, voire majeures. Je rappelle que Pasteur lui-même n’était absolument pas un biologiste ou un médecin, mais un chimiste. Et que c’est précisément parce qu’’il était chimiste – et non médecin ou biologiste – qu’il a fait de grandes découvertes en médecine et en biologie. C’est là un fait tout à fait typique, et c’est quelque chose qu’il ne faut absolument pas perdre de vue. Aujourd’hui notre dispositif de formation et de recherche est beaucoup trop bureaucratique, beaucoup trop lourd, par suite beaucoup trop sclérosant.

L’exemple de Pasteur – et de tant d’autres après lui, de Pierre Curie à Louis de Broglie en passant par René Leriche – est là pour le montrer. Les souplesses au niveau du terrain sont absolument fondamentales. Là on rejoint la question de l’évaluation de la recherche. Celle-ci doit nécessairement mettre l’accent sur les réalisations concrètes et récompenser les découvertes faites par les individus. C’est la raison pour laquelle il faut mettre en place une réelle politique de bourses de recherche, bourses qui pourront être allouées sur des critères d’excellence et de qualité soit par le ministère de l’enseignement supérieur – éventuellement en partenariat avec le ministère des finances ou le ministère de l’industrie – soit en lien avec l’Institut de France (et l’une ou plusieurs des cinq Académies qui le composent). Ce dernier pourrait voir ses fonds accrus de manière à disposer des moyens de distribuer davantage de prix et surtout de montants plus élevés et avec une plus grande fréquence.

En procédant ainsi, on pourrait enfin vraiment, à partir d’un système d’évaluation objectif et neutre, récompenser les initiatives extraordinairement fécondes ou originales et aussi accélérer les carrières d’un certain nombre de chercheurs.

 

  1. Nous utilisons ici l’orthographe courante du nom de Sarkozy, plutôt que la forme minoritaire employée dans le texte qui nous est parvenu. []

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