Marine Le Pen : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

À partir d’une vision prospective et stratégique. Autrement dit, en analysant les enjeux à la fois politiques, scientifiques, géopolitiques, économiques, stratégiques et éventuellement culturels et civilisationnels de long terme impliqués par les questions soulevées. Mon devoir de femme prétendant exercer la magistrature suprême n’est pas de regarder dans le détail ce qu’il en est de la manière dont se posent les problèmes scientifiques ou dont se déploient les dispositifs pour les résoudre. Par contre, il est de mon devoir d’homme politique de prendre en charge les conséquences sociales, politiques, géopolitiques, économiques et même éventuellement culturelles, intellectuelles et civilisationnelles des avancées scientifiques et des découvertes scientifiques. C’est ce que je m’attache à faire, en étroite liaison avec mes conseillers

Je suis pour cette raison favorable à la mise en place d’un Haut conseil à la prospective. Ce dernier serait la reprise en plus intelligent du Commissariat au Plan qui avait fait les beaux jours de la Cinquième République commençante. Il serait amené à produire une vision stratégique permettant au chef de l’Etat, à ses conseillers et aux principaux représentants du gouvernement de disposer des moyens de se projeter à 20 ou 30 ans et non pas d’être rivés les yeux sur le guidon et prisonniers d’une gestion à très court terme des problèmes.

Le politique se doit par nature de prendre en compte les enjeux de long terme de la science. Il doit aussi prendre en charge les perceptions, attentes et transformations de représentation qui accompagnent nécessairement le progrès de celle-ci. La science génère indissolublement et parfois même simultanément des craintes et des peurs d’un côté, et des attentes et des espérances de l’autre. L’homme politique doit s’efforcer de prendre en charge les unes et les autres et d’y répondre au mieux. Il doit enfin réunir et mettre sur pied les conditions d’un bon fonctionnement de la science. Il doit s’attacher à faire en sorte que les chercheurs puissent travailler dans un bon environnement, disposer du matériel adéquat, s’intégrer dans des projets stimulants, participer à des programmes intellectuellement excitants et vivifiants, développer des coopérations intranationales et internationales enrichissantes et fructueuses. Il doit fédérer les énergies. Il doit aider et contribuer à l’organisation de la communauté scientifique. Il doit mettre en place les garde-fous permettant d’éviter les entreprises dangereuses pour la collectivité. Il doit favoriser la mise en place  d’une bonne et efficace articulation entre recherche fondamentale et recherche appliquée, en même temps qu’entre recherche appliquée et développement industriel. Il doit enfin suivre des règles de prudence (je préfère ce terme à celui de précaution), le cas échéant assorties de protocoles de surveillance et de contrôle, de manière à s’assurer que les savants – de leur propre chef ou parfois sous la pression des médias ou la société civile – ne s’engagent pas dans des impasses politiques ou intellectuelles (affaire Lyssenko) ou des politiques d’apprenti sorcier (clonage)

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Comme vous le savez, je suis juriste de formation. Mon parcours de juriste et ma profession d’avocate ne fait pas de moi une scientifique au sens propre du terme. Mais mon statut d’homme politique m’oblige à m’intéresser à ces questions.

On ne peut pas faire dans notre société comme si la science n’existait pas et comme si les questions scientifiques ne se posaient pas. La science est omniprésente dans nos sociétés et il est donc de mon rôle, avec mes qualités d’intuition, de synthèse et ma vision prospective de m’intéresser aux problèmes qu’elle soulève, aux conséquences de ses applications, aux effets induits de ses progrès techniques, aux transformations politiques, économiques et sociales induites par ses découvertes ou ses inventions.

Pour mettre en musique ce sens politique dans les questions scientifiques, j’ai la chance de pouvoir m’appuyer sur un certain nombre d’experts ; savants, scientifiques, ingénieurs, universitaires m’entourent et me prodiguent leurs conseils. Ces experts avec les quels je suis en lien étroit se caractérisent par le fait qu’ils ont une réelle pratique de la science et qu’ils ont, pour certains d’entre eux, poursuivi une carrière scientifique de premier plan. Ces experts me livrent, chacun dans leur domaine de compétence ou leur champ de spécialité, des grilles de lecture et des éléments d’analyse précis et fins qui me permettent de bien comprendre les grands enjeux associés à certaines problématiques scientifiques. Telle est la source première à laquelle je m’alimente pour construire ma vision politique et prospective des problèmes et affiner ma perception de la place que tiennent aujourd’hui les sciences dans la société.

Parallèlement, j’entretiens un dialogue direct avec certains scientifiques et universitaires non militants. Ce dialogue me permet d’être informée de l’évolution des problématiques scientifiques mais aussi des conditions concrètes d’exercice de la science – vie des laboratoires, financement de la recherche, valorisation des travaux. Ces échanges sont pour ces scientifiques un moyen de me faire passer des éléments d’information, de me raconter ce qui se passe dans les laboratoires, de m’expliquer les difficultés auxquelles ils se heurtent, de me faire connaître les dysfonctionnements qu’ils constatent dans leur quotidien – sous-financement, charges bureaucratiques excessives, faible valorisation médiatique des travaux menés, déclassement social, difficulté à faire valoir l’excellence et à sortir de la logique de promotion à l’ancienneté, développement du népotisme, apparition de phénomènes de censure, stérilisation de certains champs disciplinaires du fait d’approches méthodologiques viciées ou de cheminements conceptuels erronés, blocages institutionnels et scientifiques du fait de l’irruption dans certains champs d’activité de considérations idéologiques sans rapport avec la science. Ils sont en outre pour ces scientifiques un moyen de faire remonter au politique des éléments d’analyse ou de synthèse qui, parfois, ne parviennent pas à passer par la voie normale de la publication scientifique ou de la discussion académique. Cela leur permet notamment d‘alerter le politique sur des dangers méconnus ou des dérives cachées du fonctionnement de certaines de nos institutions et de donner au politique des grilles de lecture différentes de celles en vigueur dans les cénacles dominants ou dans les rapports officiels.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

Cela dépend du sujet considéré. La situation la plus souhaitable, évidemment, est celle dans laquelle le décideur dispose d’une vue d’ensemble de la situation. C’est celle qui, idéalement, permet précisément d’agir avec sagesse et prudence, de mettre en avant les bonnes solutions après avoir écouté tous les arguments, tenu compte de toutes les forces en présence, et pris connaissance de l’ensemble du dossier.

Le drame c’est que cette situation est l’exception exceptionnelle. Il est très rare en effet que le décideur politique se trouve dans cette situation et il est même parfois impossible d’y parvenir. Par définition, dans les sociétés modernes, un homme politique est quelqu’un qui dispose de très peu de temps, qui ne peut par lui même prendre intégralement connaissance de la situation ou des éléments du dossier qui lui est soumis.

Il y a donc en amont un travail de filtrage et de prémâchage qui doit être opéré par les experts et les conseillers du décideur politique. Ce travail de filtrage, de synthèse et de préparation des dossiers est extrêmement important. Il permet à l’homme politique de disposer d’une vue d’ensemble synthétique et de prendre connaissance en un temps relativement court des informations clés d’un dossier. Il lui permet de disposer des arguments et autres éléments d’analyse qui lui permettront en peu de temps de se faire une idée tout à fait claire du sujet qu’il doit traiter et de la question qu’il doit éventuellement trancher.

Cette situation correspond à celle que rencontre le plus souvent l’homme politique. A côté de cette situation standard, il existe néanmoins également des situations où l’homme politique est dans l’incapacité de décider clairement, où il se trouve en quelque sorte contraint d’avancer dans le brouillard. Il existe en effet des champs ou des domaines dans lesquels, de toutes façons, par essence pourrait-on dire, il est impossible d’avoir non seulement une vue d’ensemble mais même des conclusions définitives et tranchées. Ces cas sont loin d’être négligeables. Ils sont même hautement fréquents. C’est le cas de la plupart des disciplines relevant de l’humain (problèmes sociaux, problèmes politiques) ou de l’action humaine et des institutions humaines (administration, droit, économie, guerre, production, rapports sociaux …). Dans ces champs, on travaille dans le flou ; on est par nature dans le domaine du mouvant, de l’incertain.

Même dans des disciplines relevant pourtant en propres des sciences dites dures ou encore des sciences exactes, il arrive que l’on soit dans le flou et que des questions demeurent très largement ouvertes. En sciences comme ailleurs, il faut se méfier beaucoup des effets de mode, a fortiori lorsque ceux-ci cachent des intérêts ou des mobiles politiques, géopolitiques, stratégiques inavoués. C’est typiquement le cas pour la question du réchauffement climatique. C’est plus généralement le cas pour les questions qui, à plus ou moins long terme, mettent en jeu la question des ressources, la question du partage des richesses, la question des frontières, la question de la propriété des biens, la question des nouvelles techniques : Quels sont les effets sur les populations de l’hyperconcentration urbaine ? Quelles seront les transformations sociales et économiques induites par le développement des TICE ? Doit-on faire un moratoire sur l’exploitation ou le commerce de certaines espèces animales ? Comment protéger la biodiversité sans nuire au développement humain ? Faut-il envisager de nouvelles règles internationales en matière de droit de l’espace ? Quelles règles mettre en place pour parvenir à une exploitation harmonieuse, pacifique et respectueuse de l’environnement, des ressources minières contenues dans le sous-sol ? Y aura-t-il un jour des guerres de l’eau ? Des populations entières connaîtront-elles des situations de stress hydrique ? Comment gérer les ressources agricoles ? Il est très difficile de répondre par avance à ces questions tant elles dépendent de paramètres différents et souvent non corrélés.

Même chose pour la question du nucléaire. Même chose pour la question du gaz et du pétrole. Ces énergies sont-elles de bonnes énergies ? Sont-elles profitables à l’humanité ? Sont-elles propres à faciliter l’épanouissement des sociétés ? Leurs effets négatifs dépassent-ils ou non leurs effets bénéfiques ? Ont-elles une incidence sur le réchauffement de la planète ? Autant de questions sur lesquelles il est très difficile au politique de trancher.

Il existe tout un ensemble de sujets qui, par nature ou du fait de leur complexité et de leur intrication, ne peuvent faire l’objet d’un consensus et sur lesquels il est très difficile de disposer de conclusions définitives.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Cette question est une question clé. Elle met en effet le doigt sur un point souvent passé inaperçu des médias et du monde journalistique : le basculement extrêmement rapide qui s’est opéré après 68, disons de manière plus générale au tournant des années 70, dans le rapport qui s’établissait jusqu’alors dans le monde occidental entre la figure du savant et la figure du politique. Tout au long du 19ième siècle et même avant, mais particulièrement tout au long du grand 19ième siècle – soit de la période allant du Consulat (1899) à la première guerre mondiale (1914) – la figure du savant était une figure majeure non seulement de la vie sociale, mais aussi de la vie politique. Au sein des sociétés occidentales, le savant a bénéficié pendant plus de deux siècles d’un poids considérable, non seulement en termes de renommée et de considération publique, non seulement en termes de reconnaissance des mérites acquis et de reconnaissance symbolique, mais également en termes de reconnaissance morale et sociale.

Dans les sociétés européennes du 18ième et du 19ième siècle, le savant était non seulement une autorité morale mais aussi et encore bien souvent une autorité politique. La IIIième République – forme de régime pour laquelle Marine Le Pen éprouve une réelle sympathie, notamment sur le plan de l’idéal méritocratique comme cela apparaît avec force dans nombre de ses discours et réflexions – la IIIième République donc, en considérant l’acquis général de cette période, au moins la première partie (1870 – 1914), a été une période faste. Elle fut une période de rayonnement de la science, d’essor scientifique considérable. Elle fut une époque bénie pour les savants qui pouvaient dans nombre de cas et à bien des égards s’appuyer sur un soutien officiel et bénéficier d’une authentique reconnaissance institutionnelle et sociale. Je vous épargne la figure de Pasteur qui reste depuis la IIIième République l’archétype même de l’homme de science – un homme qui, incontestablement, a profondément bouleversé son temps, exercé une influence considérable sur son époque et joui d’une reconnaissance posthume sans égale. Pour prendre un simple domaine – celui des mathématiques – la IIIième République nous offre toute une foule de grands noms – Darboux, Hermite, Appell, Painlevé, Poincaré, Picard, Borel, Lebesgue – qui ont, chacun à leur niveau, marqué leur temps. Dans un domaine non moins considérable, celui de la physique, on pourrait aligner des dizaines de noms, de Pierre Curie à Louis de Broglie en passant par Nicolas Tesla, Edouard Branly, Paul Langevin, Frédéric et Irène Joliot Curie.

Je passe sur des figures comme Jean Perrin qui, outre son rôle éminent dans l’avancement des sciences et le progrès de la physique de son temps, a exercé un rôle politique de premier plan, tout à la fois comme fondateur puis directeur du CNRS et comme secrétaire d’État à la recherche dans le ministère Blum de 1936.

Je préfère citer ici la figure d’un Henri Poincaré qui – quoique en retrait de la vie politique tout au long de son immense carrière scientifique a joué un rôle fondamental dans un certain nombre de problématiques politiques de son temps à commencer par l’affaire Dreyfus où il lui fut demandé très officiellement d’intervenir comme expert et où il accepta finalement de rédiger, en 1904, en liaison avec Gaston Darboux et Paul Appell un rapport d’enquête intitulé « Examen critique des divers systèmes ou études graphologiques auquel a donné lieu le bordereau ».

Je pourrais citer encore Emile Picard dont le rôle a été déterminant dans l’effort de reconstruction de l’édifice scientifique et universitaire du pays après la première guerre mondiale. Je pourrais citer enfin Alfred Lacroix, immense minéralogiste et pétrographe dont les voyages en Guinée, au Soudan, en Amérique du Nord, dans le Pacifique, à Madagascar firent non seulement faire des progrès immenses à la minéralogie mais permirent d’accroître le rayonnement de la France partout dans l’Empire français et à travers le monde.

Force est de constater que cette période dans laquelle le savant représentait tout à la fois une autorité intellectuelle et une autorité morale et jouissait socialement d’une position de surplomb au sein de la société, est totalement abolie. Sous l’effet de la montée en puissance de la médiacratie, la République des savants a bel et bien disparue de notre horizon politique et, ce qui est plus grave encore, de notre horizon mental. Rien d’étonnant à cela si l’on veut bien comprendre le caractère fondamentalement antagonique des logiques qui président au fonctionnement des sciences d’un côté et des médias de l’autre.

Considérons un instant la liste de nos lauréats français du prix Nobel : Pierre-Gilles de Gennes, Georges Charpak (pour la physique), Jean-Marie Lehn (pour la chimie). Lequel d’entre eux est connu du grand public ? Lequel d’entre eux a fait l’objet d’une émission en prime-time sur une grande chaîne de télévision nationale ? Lequel d’entre eux a réellement et régulièrement été consulté par le politique ? Aucun ! Il y a là un indice manifeste et concret de l’existence d’un vrai problème de reconnaissance par le politique de la qualité scientifique et de la plus value que peut apporter le savant dans l’analyse des phénomènes de société et la résolution des problèmes qui naissent en leur sein.

Je suis l’une des rares candidates et peut être même la seule qui soit en mesure de remettre la science au centre de la société et de redonner au savant la place qui lui revient de droit dans l’espace public. Cela m’apparaît d’autant plus nécessaire que nous comptons dans notre pays de nombreux savants de premier plan. Mais qui sont souvent inconnus du grand public et dont les travaux ne percent que rarement le cercle étroit des spécialistes.

Regardez ce qui s’est passé avec Maurice Allais. Nous avons eu là un exceptionnel économiste dont on percevra peut être seulement dans cent ans toute la profondeur de l’œuvre. Mais un économiste – notre seul prix Nobel dans la discipline – qui aura souffert toute sa vie d’avoir eu raison trop tôt. Je me suis attaché, en liaison avec mes conseillers scientifiques et économiques à reprendre un certain nombre de ses analyses et à les faire passer au grand public. Je suis sans doute le seul homme politique qui ait pris le temps d’approfondir sa connaissance de l’œuvre de Maurice Allais, en tous les cas d’avoir pris le temps de l’examiner, et d’avoir fait siennes un grand nombre de  ses conclusions.

Je me bats pour que les propositions de cet homme, qui avait été le premier – dès 1999 – à voir venir la grande crise économique de 2008, soient entendues et mises en œuvre.

Je crois du reste que c’est la seule solution pour que nous sortions de la crise actuelle et puissions nouer au sein du continent européen des partenariats bilatéraux susceptibles de déboucher sur une Europe viable et économiquement prospère.

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