Jean-Luc Mélenchon : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité du candidat avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Il y a dans les sciences deux composantes contradictoires : l’autonomie de la science, et sa liaison organique avec la société. Aussi une pensée dialectique est-elle nécessaire pour en comprendre l’articulation et l’unité profonde. L’autonomie de la Science recouvre plusieurs significations : les scientifiques doivent décider eux mêmes de leurs méthodes, de la validité et de la « scientificité» des résultats et des théories, ce qui est incontournable ; seuls les scientifiques sont à même de savoir ce qui, à un moment donné, peut être recherché, autrement dit où est le front des connaissances scientifiques, et quelles sont les questions qui sont « scientifiques ». En ce sens, l’autonomie est le garant du fonctionnement de la recherche, et de la valeur et de l’objectivité des résultats scientifiques. Porter atteinte à ces aspects de l’autonomie, comme les pressions sur les scientifiques sont en train de le faire actuellement, c’est menacer l’existence même de la recherche scientifique. Mais à l’inverse, l’autonomie scientifique ne signifie pas que seuls les scientifiques devraient être habilités à décider de la politique de la recherche (des thèmes de recherche à privilégier ou à sacrifier), en fonction des seules exigences de la connaissance. Bien qu’il s’agisse d’une fiction (cela n’a jamais existé), cette dernière conception se répand d’autant plus chez les travailleurs scientifiques que toute autonomie leur est de plus en plus refusée.

Or les sciences ont été, depuis les débuts de la révolution scientifique moderne, liées à la société par le biais des institutions dans lesquelles elles se développaient. L’image d’Épinal encore largement répandue, est que « La Science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte ». Cette conception a été relativement mise en œuvre dans la recherche publique fondamentale en France pendant les fameuses trente glorieuses (encore que, même à cette époque, le CEA, l’INRA, l’ORSTOM… échappaient à cette logique, sans compter, bien sûr, la recherche privée). Le CNRS était un organisme de prospective scientifique, démocratique de surcroit. Dans ces circonstances, « la société » faisait ses choix, par le biais des industries, donc les choix portaient essentiellement sur les techniques. Et les exemples abondent dans toute l’histoire des sciences, où ce sont les besoins d’application qui ont dirigé les recherches scientifiques elles mêmes (le « pilotage par l’aval »). En temps de guerre, les efforts de recherche sont dirigés de façon exclusive vers les efforts de guerre (pensons à la bombe atomique). Plus récemment, la guerre économique, que se livrent actuellement les multinationales, par États interposés, a fait surgir le concept d’ « économie et société de la connaissance », où les sciences sont au service de ce qu’ils appellent « l’innovation », base de la compétitivité financière des entreprises. Elle en est même un des piliers.

Pour parvenir à cette économie de la connaissance ont été mises au point des méthodes très efficaces pour contraindre les sciences à se mettre au service quasi exclusif de la compétitivité, donc du profit. Cela passe par les appels d’offres, ou les programmes scientifiques financés. Les choix ne se font donc plus au seul niveau technique, ils se situent à présent dès le niveau scientifique, et le terme de techno-science résume ce processus. Mais ils restent, plus que jamais entre les mains et au service des grandes Sociétés, et non pas de « la société ».

Une pensée simpliste subordonne toujours l’un des aspects à l’autre : ou bien la science ne peut être qu’autonome, la société se contentant d’utiliser ce qu’elle trouve, ou bien la Science devrait être entièrement soumise à la société (qu’il s’agisse d’ailleurs du marché ou de la société civile au sens large), qui pilote toute la recherche à travers la politique scientifique. Il est vrai qu’à l’heure actuelle, la nécessaire autonomie des chercheurs est terriblement mise à mal, ce qui rend la lutte pour retrouver de l’autonomie une priorité des travailleurs scientifiques ; mais cette lutte est fragile, mal comprise du public, et s’attaque essentiellement aux conséquences et non aux causes du mal. Il serait non seulement mieux compris, mais surtout plus efficace, de rechercher les meilleures interactions entre autonomie et liens avec la société, tant au niveau scientifique, qu’au niveau technique.

En réalité, autonomie et dépendance sont toujours intimement liés parce que les sciences d’une part et les techniques d’autre part sont les instruments par lesquels la société occidentale s’approprie les connaissances en vue de la maîtrise sur le monde. C’est pourquoi la politique et la gestion de la science (et par là même la manière dont elle est enseignée), reflètent la nature de la société à un moment donné. Plus encore, en raison du temps long de la recherche, la science d’aujourd’hui prépare la société de demain. Pensons aux énergies renouvelables : ce n’est que par un effort réel de recherche (à la fois scientifique et technologique) dans ces domaines que l’on pourra remplacer les énergies polluantes.

Les sciences déterminent à un moment donné les possibles, mais la politique de la science, en choisissant parmi ces possibles, va non seulement les diriger et les développer dans le sens choisi par cette politique, mais, assez rapidement tendre à ne faire considérer comme scientifiques que les questions ainsi favorisées. La politique de la science se traduit, à l’heure actuelle, de deux manières : des choix dans les directions de recherche, pour les canaliser vers des recherches « rentables », conformément à la conception dominante des besoins de l’économie capitaliste, et des méthodes de gestion de la recherche et de ses personnels pour les rendre malléables à la politique scientifique. Ce sont ces méthodes de gestions qui se traduisent par toutes les mesures (la LRU, la création de l’ANR et de l’AERES) qui ont été imposées malgré les luttes des travailleurs scientifiques, et qui limitent de façon absolument dommageable l’autonomie scientifique. Ces méthodes modifient les sciences en profondeur pour les mettre au service des besoins de la compétitivité. Mais les personnels de la recherche publique ne sont pas nécessairement les mieux placés pour mesurer l’ensemble de dégâts, ou le « manque à gagner social », ou les problèmes éminemment politiques, posés par le dogme de la compétitivité. C’est pourquoi la science et la technique ne peuvent pas être l’apanage des seuls scientifiques ; c’est pourquoi ce sont des enjeux politiques, à la fois pour la société d’aujourd’hui, et, à cause du temps long de la recherche, pour la société de demain : des enjeux qui doivent notamment permettre de rendre l’État à sa fonction essentielle d’organisateur du temps long. D’où notre attachement, en particulier, à l’idée de planification écologique, qui comporte évidemment un volet de recherche non négligeable : seule une telle planification permettra de fixer démocratiquement des lignes d’horizon dans une société qui n’en a pas, de discuter sur ce qui est important, sur ce qui est urgent ou pas, donc de ramener la vie de la société dans la délibération collective. Nous vivons le règne du court terme : l’activité d’une entreprise est guidée par des bilans tous les trois mois, le cycle politique s’est raccourci, le cycle médiatique est à la frontière du collapse entre l’instantané et une durée de visibilité de 24 heures. Tout le pouvoir est dans le temps court. La planification, c’est le retour de la maîtrise collective sur ce qu’on organise. C’est rétablir les droits du temps long comme norme de l’activité humaine.

Finalement, tout tourne autour d’une question à la fois politique et scientifique : « les sciences, pour quoi faire ? ». Et la réponse ne peut être qu’à la fois politique et scientifique, en mariant autonomie de la recherche et prise en compte politique des besoins de la société :

  • 
L’autonomie, sans laquelle il n’y aura pas de réelles découvertes, donc pas de possibilité de résoudre certains problèmes actuellement insolubles et même à terme pas de véritable recherche scientifique. Le besoin de connaissance est un besoin distinctif de l’Humanité, la connaissance est donc un bien commun, et la liberté de la Science doit être une des composantes de la politique scientifique. (Ce qui ne veut pas dire que la Science soit le seul canal de la connaissance!)
  • L’évaluation des besoins de la société, qui requiert une approche démocratique profonde, une véritable politique de la science (c’est à dire la définition, éminemment politique, des grandes priorités scientifiques) qui doit être arrachée à la seule domination des marchés, par une démocratie renouvelée des institutions (dont il est possible de penser qu’elle influera, en retour, sur la nature de la science, ne serait-ce qu’en augmentant la pluralité des approches et des démarches scientifiques).

À cette question (les sciences, pour quoi faire ?), la réponse de l’économie libérale est sans ambiguïté : les sciences pour augmenter la compétitivité et le profit. C’est pourquoi nous refusons de considérer, comme le font sans examen et sans nuance la plupart des responsables politiques, que l’innovation et la compétitivité sont bien les besoins les plus importants actuellement, et que les sciences doivent être à bon droit réquisitionnées dans cet effort.

Dans le cadre du programme « l’humain d’abord », nous voulons donc, a contrario, répondre à cette question selon le schéma général suivant : la science, comme outil d’une connaissance s’élargissant toujours, doit pouvoir, pour partie, avancer sous sa propre impulsion, sans autre objectif que la connaissance (c’est l’exigence indispensable d’autonomie de la recherche). Mais, et de façon indissociable, la science au service de la société que nous voulons doit aussi (donc pas exclusivement) faire partie du programme politique. Et c’est là que l’imagination et l’expérimentation doivent être au pouvoir à gauche, ce qui demande une participation active des citoyens comme des chercheurs, dans le cadre d’une politique démocratique de la science. Cela nécessite la possibilité de mettre en œuvre une multiplicité d’expériences, de coopérations, de réflexions, et d’institutions, associant le plus étroitement possible scientifiques, citoyens, politiques (élus). Et pour cela, il est nécessaire d’organiser la rencontre des volontés scientifiques, citoyennes et politiques.
 C’est pourquoi le programme partagé, en pointe sur les propositions concernant les réformes de Sarkozy dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche (qui ne sont que la conséquence des choix économiques dits « économie de la connaissance »), propose en même temps un véritable tournant dans la démocratisation des sciences et des techniques.

Ainsi et par exemple, nous voulons inscrire dans la Constitution le droit des citoyens à intervenir dans le développement de la recherche. Nous garantirons la création de forums citoyens des sciences et de la technologie, dotés du pouvoir d’enquête, dès lors que les populations concernées en feront la demande. Leur composition sera représentative de tous les acteurs de la vie publique. Travaillant aux côtés des instances de recherche existant dans les territoires, leur travail, évalué par des scientifiques, donnera lieu à un rapport annuel examiné par l’Assemblée nationale. Le gouvernement sera tenu d’y répondre. Cette proposition, nous pensons l’avoir montré, n’est en rien contradictoire avec l’exigence irréductible de l’autonomie des scientifiques. Elle répond à la nécessité d’une élaboration démocratique des choix de recherche et d’innovation, qui pourrait également se faire, à échelle plus large, par la préparation sur un rythme quadriennal d’une loi d’orientation et de programmation de recherche développement, qui serait l’équivalent national du « programme cadre » européen (PCRD). Ce processus s’inscrirait dans le jeu démocratique par le lancement d’un appel à propositions de priorités de recherche, ouvert à l’ensemble des chercheurs publics et des acteurs sociaux. S’ouvrirait ensuite un large débat public (chiffrage, priorisation, etc.) structuré autour d’un processus participatif de type conférences de citoyens (telles qu’inventées au Danemark dans les années 90). En résulterait  un avis proposant les grands arbitrages du programme cadre national de recherche-développement, avec obligation de prise en considération du rapport de la conférence par le gouvernement et le parlement. Le programme quadriennal de recherche-développement serait ensuite adopté comme loi de programmation de la recherche au terme d’un ample travail parlementaire, suivi d’un débat parlementaire.

Dans cette perspective, il sera également nécessaire de renforcer et de réformer l’OPECST, aujourd’hui marginalisé par la faiblesse de ses moyens, la discontinuité de ses travaux liés à la seule demande parlementaire, son insuffisante association à l’élaboration des politiques du gouvernement qui agit avec ses propres « experts ». Outre sa fonction actuelle de débat et de rédaction de rapports sur des enjeux scientifiques et techniques, l’Office devrait constituer le cadre organisationnel des forums et conférences citoyennes, et devrait pouvoir répondre à des saisines émanant de l’administration, du Conseil Economique et Social, ou du monde associatif.

L’accès citoyen à la recherche, et plus généralement la redistribution sociale des capacités d’innovation, d’expertise et de recherche dans la société, pourrait passer également par le développement, sur le modèle néerlandais, des Boutiques de science (comme celle de l’ENS de Cachan), qui offrent à des groupes de citoyens (associations, collectifs, syndicats…) un accès gratuit ou modique aux connaissances scientifiques et technologiques. L’objectif serait de faire converger de telles initiatives vers la mise en place d’un réseau du « tiers-secteur scientifique », c’est-à-dire de toutes les organisations non gouvernementales  (ni institutions étatiques ni firmes privées) impliquées dans la production d’expertises et de recherches. Une telle convergence est nécessaire afin de donner droit de cité (au sens fort) à la construction de savoirs alternatifs, c’est-à-dire sortant des cadres thématiques, paradigmatiques et méthodologiques qui dominent les institutions de recherches publiques et privées (ex. le paradigme de l’essai thérapeutique lourd randomisé critiqué par le mouvement SIDA, le dogme de l’innocuité des « faibles doses » en radioprotection, le paradigme réductionniste et productiviste de la recherche agronomique, sans parler des paradigmes hégémoniques orthodoxes en sciences économiques, etc.), et différant aussi des savoirs classiques par leur caractère et leur pertinence parfois locales. Cela sans remettre en cause l’autonomie des laboratoires de recherche fondamentale, puisque le tiers-secteur scientifique aurait son mot à dire surtout dans les secteurs de la recherche finalisée et dans un nombre limité de disciplines ; d’autre part, ouvrir la possibilité aux laboratoires publics d’obtenir des financements pour des projets avec des acteurs de la société civile à buts non marchands, ou ouvrir la possibilité à des chercheurs d’être détachés dans des associations, c’est ajouter un degré de liberté aux chercheurs publics et non leur en retirer : c’est un outil puissant pour éviter le monopartenariat imposé aux chercheurs publics avec des acteurs économiques à buts lucratifs. Et la priorité est bien sûr, et sans ambiguïté, la revendication d’une recherche publique forte.

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