Jacques Cheminade : Innovation et R&D

L’innovation scientifique est sans aucun doute l’une des clés des investissements d’avenir. Les recherches d’aujourd’hui sont les TGV et les Airbus de demain, pourvoyeurs de croissance sur le long terme. 

Les dépenses de Recherche et Développement, comptées en part du PIB, ont atteint leur pic en 1993 (2.4 %), puis elles ont baissé fortement entre 2002 et 2007 et pourraient même être descendues sous les 2% selon certains instituts étrangers (sources : Sénat, 2011 GlobalR&DFundingForecast pour les chiffres 2010). La France est bien loin des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la Suisse ou encore de la Corée du Sud en part du PIB consacré à la R&D, et les objectifs européens pris en 2000 d’une part de 3% du PIB consacré à la recherche en 2010 n’ont jamais été réalisés. 

>> Quelle politique suivrez-vous pour enrayer ce déclin ?

La politique que je poursuivrai pour enrayer le déclin de notre recherche s’inscrit dans mes engagements précédents, qui en forment le cadre. Elle devra être soutenue par un effort de mobilisation en profondeur, commençant par l’école où, de manière beaucoup plus systématique, l’enseignement devra être fondé sur le développement des capacités créatrices de chacun, en faisant revivre pour tous les grands moments de découverte de l’histoire universelle. A l’Université et dans les grandes écoles, tous les efforts devront être mis pour rendre à nouveau attractifs les postes en sciences physiques. On ne peut continuer à former des mathématiciens qui deviendront administrateurs ou créateurs d’algorithmes en vue de spéculations financières ; il faut rouvrir les laboratoires et relancer l’industrie.

Je ferai également améliorer la situation des jeunes chercheurs, qui est aujourd’hui désastreuse. Je considère qu’une forte hausse du salaire des doctorants est nécessaire, d’au moins 30 %. Le salaire des post-doctorants devra être parallèlement accrû de 50 %, car aujourd’hui il est non seulement bas, mais son écart avec celui des doctorants est faible, alors qu’en Suisse, au Canada ou même ailleurs en Europe, le succès universitaire assure un avantage proportionnellement bien plus grand.

Certains géants mondiaux d’aujourd’hui dans les nouvelles technologies comme Facebook et Google sont nés de PME. Or en France, la R&D est principalement le fait de très grandes entreprises (voir par exemple http://www.invention-europe.com/Article626999.htm).

>> Comment faire en sorte que la France puisse développer un tissu de PME technologiques ?

L’environnement de croissance réelle, anti-spéculative, de mon projet sera par nature propice aux initiatives des PME technologiques innovantes. La création d’une banque publique d’investissement ou d’un pôle financier public, incluant les moyens actuels d’Oséo et de La Banque postale, avec un secteur spécialisé dans les PME innovantes, constituera le levier de développement de ce projet. Le nouveau pôle, avec des antennes régionales et départementales, pourra rentrer dans le capital des PME sous forme de nationalisations temporaires, afin d’en assurer la restructuration et le refinancement et/ou de reprendre les activités en danger, en vue de les restituer finalement au secteur privé. Le crédit d’impôt recherche devra être recentré sur ces PME innovantes qui en ont le plus grand besoin.

Les sociétés d’assurance seront tenues de respecter leur engagement de consacrer 2 % de leurs investissements aux sociétés non cotées, et les dispositifs de retraite complémentaire d’investir 3 % de leurs actifs en fonds propres de PME. L’on pourra ainsi réunir 4 à 5 milliards d’euros.

Il faudra également ramener de 33 % à 30 % l’impôt sur les sociétés pour soulager les PME, tout en prévoyant un taux réduit de décollage de 18 % jusqu’à un plafond d’un million d’euros de bénéfices mis en réserve par des sociétés réalisant moins de 20 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Dans la logique de mon projet et de la révision des accords européens actuels, les PME doivent bénéficier de plein droit d’un accès de 25 % à tout contrat confié à une instance publique. Pour les PME de moins de 50 salariés, l’obligation des 35 heures doit être levée et les déclarations fiscales seront simplifiées, de même que les bulletins de paie.

>> Quel doit être le rôle des universités dans l’innovation ? Les entreprises doivent-elles être le lieu de la R&D, ou doivent-elles préférentiellement financer la recherche (bourses, matériel …)  pour qu’elle soit faite à l’université ?

La recherche doit être plus étroitement associée à l’enseignement, car c’est son horizon naturel. Le CNRS rajeuni et musclé devra ainsi être réellement intégré dans le monde universitaire, lui-même responsabilisé par son autonomie. Le résultat auquel on doit parvenir est qu’à tout moment un professeur d’université ou de l’enseignement secondaire puisse devenir chercheur, sans recul de pouvoir d’achat ou de situation administrative, et qu’à l’inverse les chercheurs puissent se consacrer à l’enseignement, en faisant bénéficier les étudiants de leur « esprit d’hypothèse ».

Le lien CNRS-universités-entreprises devra être établi dans un ensemble au sein duquel chacun joue son rôle : ni « domaine réservé », ni empiètement sur celui de l’autre. L’ensemble universités-CNRS sera centré sur la recherche fondamentale, et les entreprises sur la recherche appliquée. Le pont entre les deux sera d’abord assuré par les étudiants, qui sont le meilleur vecteur du transfert de technologie : dès leur entrée dans la vie active, ils sont en mesure d’appliquer les découvertes, effectuées en équipe avec les enseignants, dans les entreprises qu’ils rejoignent. C’est pour cela qu’il est si nécessaire d’associer universités et CNRS dans un ensemble « recherche fondamentale », impliquant l’esprit critique des étudiants et « pariant » sur leurs applications des découvertes en entreprise après (ou pendant) leurs études. C’est dans ce contexte renouvelé que les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (universités/CNRS ou autres organismes publics) et les pôles de compétitivité (universités/entreprises) pourront se fertiliser, à condition que les impératifs de recherche fondamentale des uns soient séparés des impératifs de recherche appliquée des autres.

Les professeurs d’université et les chercheurs du CNRS pourront se voir accorder, par ailleurs, la possibilité d’intervenir une journée par semaine comme consultants dans les entreprises : ce sera le second pont. L’ouverture vers l’extérieur pourra être complétée par la possibilité de prendre un congé sabbatique d’un à deux ans tous les dix ans, pour étudier dans leur domaine ou dans des domaines complémentaires du leur.

Le CNRS ne doit pas être démantelé et morcelé en instituts monodisciplinaires, mais rajeuni et musclé avec toute la richesse d’une approche pluridisciplinaire. Je ne laisserai pas convertir le CNRS en une « agence de moyens ».

De plus en plus, l’innovation est le fruit d’initiatives décentralisées qui impliquent une succession d’essais/erreurs pour que certaines parviennent au succès.

>> Comment concilier cette vision avec l’action des pouvoirs publics ?

Les initiatives décentralisées ne doivent pas être étouffées par l’action des pouvoirs publics (à l’exemple du contrôle abusif infligé aux travaux de Montagnier ou de Leroy-Beaulieu), mais ceux-ci doivent établir des lignes directrices. Il s’agit d’encourager et de suivre, mais pas d’encadrer.

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