Jacques Cheminade : Éducation et culture scientifique

La comparaison de la France avec les autres pays est peu élogieuse. Légèrement au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE en termes de moyens (mais ne tenant pas la comparaison avec l’Autriche, les Etats-Unis, les pays nordiques et le Japon en particulier) [source : Regards sur l'éducation 2011: Les indicateurs de l'OCDE] mais en réel retard en termes de résultats (étude PISA, classement des universités de Shangaï), l’éducation scientifique française, du primaire jusqu’au supérieur n’est pas, et de loin, un modèle sur le plan international. De plus, d’importantes disparités existent :

  • Entre matières : les mathématiques restent la matière de « l’excellence ». Par exemple, au collège, l’ensemble de l’enseignement scientifique hors mathématiques se partage le même volume horaire que le sport. Et au lycée, les sciences physiques et les SVT voient leur volume horaire diminuer fortement avec la réforme du lycée.
  • Entre filière : les moyens financiers par an et par étudiant sont beaucoup plus importants en classe préparatoire (14 850 euros par an et par étudiant) et en BTS (13 730 euros par an et par étudiant) qu’à l’université (10 220 euros par an et par étudiant, en y incorporant les filières IUT, mieux dotées que les cursus LMD classiques), parent pauvre de l’enseignement supérieur.

Enfin l’érosion des inscriptions en filières scientifiques viennent clore ce constat préoccupant.

>> Quels objectifs doit se fixer la France en terme d’enseignement scientifique : classements internationaux par classe d’âge (Etudes du type PISA), effectifs et accessibilité du supérieur ? Quelles sont d’après vous les idées directrices à suivre pour y parvenir ?

J’ai défini ci-dessus les idées directrices pour parvenir à relancer notre recherche et notre éducation scientifiques. En termes de moyens, il faut ramener progressivement les moyens financiers, par an et par étudiant à l’université, au niveau de ceux des classes préparatoires aux grandes écoles. Les inégalités entre grandes écoles et universités, comme celles entre filières, sont très préoccupantes. On ne peut les gommer par une décision immédiate, mais il faut tout de suite se mettre à l’œuvre en réorientant les investissements publics. Cependant, il s’agit d’un problème de société, dont ce qui arrive dans l’enseignement scientifique supérieur et la recherche sont des symptômes graves. C’est toute notre société à qui il faut redonner les yeux du futur, c’est-à-dire l’horizon des générations futures, en rompant avec une logique du court terme et de l’éternel présent.

Nos dirigeants, obsédés par l’exercice du pouvoir, gardent les yeux fixés sur l’avis des sondages et les caprices des médias sous influence financière. Contre cette obsession, nous devons mener le combat au nom des principes qui ont guidé les grandes découvertes de la science et inspiré la beauté des œuvres d’art, c’est-à-dire au nom de ce qui fait de l’homme un être humain : transmettre ces principes en les appliquant pour le bien commun, sans être déterminés par un code ou un classement.

>> Les inégalités entre filières (université / classes préparatoires par exemple) ou entre matières (mathématiques / biologie par exemple) sont-elles pour vous préoccupantes, et faut-il chercher à les gommer ? Quels moyens pour y parvenir (investissements publics, privés, modification des frais de scolarité, …) ?

« Le chœur est le modèle réduit de la société idéale », nous dit Michel Serres. Et c’est notre mission de former et d’informer les citoyens une fois sortis du système éducatif, car sans culture scientifique et artistique il ne peut y avoir de chœur, donc de véritable République. Rendre les citoyens capables de connaître et de comprendre les grands enjeux de leur temps est le seul moyen de les faire échapper à la tutelle des oligarchies et à la tentation de la servitude volontaire. A une heure où la droite exploite les peurs et la gauche les humiliations, nous devons rendre les citoyens capables de remonter aux causes.

Dans le domaine scientifique, je m’engage à faire ouvrir des palais de la découverte régionaux, un par région pendant les cinq années du prochain mandat présidentiel. Rompant avec les formules des manuels scolaires, ils seront organisés, comme celui de Paris, autour d’expériences scientifiques pour mettre les visiteurs dans les pas de la démarche de ceux qui ont découvert, éveillant ainsi les capacités créatrices de tous. Comme à Paris, ils devront être munis d’un planétarium afin que l’univers qui nous entoure nous devienne plus familier et que notre identité elle aussi grandisse. En un temps de l’histoire où le système solaire entre dans une région instable de notre galaxie, il est nécessaire que chacun puisse « faire le point » et comprendre scientifiquement la cause des phénomènes climatiques ou telluriques qui dès lors ne seront plus vus comme des catastrophes plus ou moins fatales, mais comme la manifestation d’éléments de l’univers que l’être humain doit s’efforcer de maîtriser.

Chaque département devrait également posséder un télescope de 80 centimètres de diamètre accessible à tous, et un musée de la préhistoire et de l’histoire du monde et de la région qui, même s’il devra fatalement demeurer modeste, ne sera pas une série de salles figées dans lesquelles une caste rassemble ses biens, mais un centre de vie à la portée de chacun.

>> Plus généralement, quelles sont pour vous les bases nécessaires à un citoyen pour donner un avis éclairé, en terme de raisonnement et de culture scientifique ? Comment former et informer les citoyens une fois sortis du système éducatif ? Le service public audiovisuel, très pauvre en contenu spécifiquement axé vers les sciences, a-t-il un rôle à jouer et comment ?

France TV doit devenir une plateforme éducative fournissant en masse des contenus vidéo gratuits par internet, avec une France 5 consacrée « chaîne d’idées » et centrée sur la découverte et l’éducation. Des équipes de France 5 seront envoyées auprès d’institutions publiques de recherche comme le CNRS et le CEA, les Opéras et les grands orchestres, pour réaliser des programmes avec des ingénieurs, des chercheurs et des artistes visant à faire découvrir au peuple ce qu’ils font, comment et pourquoi. L’exceptionnelle base d’archives que constitue l’INA devra en même temps être mise en libre accès et les émissions éditées libres de droits dix ans après leur production.

Ainsi, un grand programme pour rendre l’art et la science au peuple pourra être financé par une taxe spéciale sur l’oligopole des fournisseurs d’accès et de téléphonie mobile. Et pourquoi pas, une forte taxe sur la pornographie devra aussi être instaurée pour financer son contraire !

Dans un monde de plus en plus complexe et technologique, les citoyens sont bombardés d’offres basées sur un argumentaire scientifique. Certains en profitent et voguent sur ces tendances pour tirer parti de consommateurs peu informés ou en situation de faiblesse, occasionnant au mieux une perte économique, au pire des dommages sur la santé. Le rapport 2010 de la MIVILUDES pointe par exemple les dérives des médecines alternatives dans le traitement du cancer (Rapport annuel au premier ministre 2010, p.129).

>> Dans quelle mesure l’état doit s’impliquer dans la lutte contre ces dérives ? L’éducation scientifique des citoyens est-elle un levier d’action dans ce domaine ?

L’Etat doit s’impliquer dans la lutte contre ces dérives en ayant recours à tous les organismes en mesure d’intervenir, qui sont aujourd’hui peu nombreux mais trop souvent, comme en matière de santé publique, associés à ces professions.

Ainsi, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) devrait dire clairement ce qui relève réellement de la médecine et ce qui relève de la superstition. L’on sait cependant que l’AFSSAPS est constituée de manière corporatiste et qu’il s’est établi une connivence entre les membres de ses neuf commissions et les laboratoires pharmaceutiques. Les Agences régionales de santé (ARS), compétentes en matière de dispensation des produits de santé, doivent transmettre, conseiller et déconseiller. L’on sait par ailleurs que le Code pénal ne sanctionne pas le charlatanisme médical et que l’on a confié à l’Ordre des médecins la moralité de la profession. L’article 30 du Code de déontologie (les articles 18,19 et 28 sont aussi d’application) définit, lui, très précisément le charlatanisme médical et l’interdit explicitement. Le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé, ainsi que le secrétariat d’Etat à la Santé, doivent engager une coopération plus constante et continue avec l’Ordre. Pour des pratiques exploitant la crédulité (chamanisme ou néo-chamanisme, coaching abusif, promotion de l’Iboga…), l’action de lutte contre les sectes doit être engagée dans le respect des libertés publiques et en fonction des conséquences constatées de ces pratiques.

L’éducation scientifique des citoyens est une exigence présente dans tout mon projet politique. Elle est un levier nécessaire, pourvu qu’elle ne mette pas tous ses efforts dans la répression de ce qui n’est pas scientifique, mais promeuve en même temps ce qui l’est : l’esprit de recherche et de découverte validé par des expériences.

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