Jacques Cheminade : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Les sujets à traiter en priorité ont une dimension à la fois quantitative et qualitative.

Le budget global de notre recherche doit augmenter d’environ 40 % pour dépasser 3 % de notre produit intérieur brut. L’amélioration la plus immédiate à apporter à l’enseignement supérieur et à la recherche est en effet budgétaire, et le chiffre de 3 % du PIB est celui que préconisait déjà en 2000 la stratégie de Lisbonne pour la recherche et développement de chaque pays de l’Union européenne à l’horizon de 2010. Nous avons depuis reculé au lieu d’avancer.

L’Agence nationale de la recherche (ANR), qui exerce désormais un quasi monopole sur le financement de toute la recherche en France, ne doit plus être pilotée par le ministère avec une perspective de rentabilité à court terme, mais avec une vision politique d’ensemble à long terme. Il faut que la recherche fondamentale reprenne le poste de commande et que l’ANR applique les orientations du Haut conseil de la recherche scientifique et technique en lui rendant des comptes. Celui-ci ne doit pas avoir un rôle simplement consultatif mais réellement incitatif et pratiquer une veille constante par rapport à l’évolution de la recherche scientifique dans le monde.

Plus profondément, la recherche scientifique ne doit pas être séparée d’une politique d’ensemble fondée sur l’essor des capacités créatrices de l’être humain dans tous les domaines. Einstein a été le savant que l’on sait parce qu’il entretenait ses facultés créatrices en lui-même par un rapport constant avec les grands chefs d’œuvre de la musique : à la source de la création, l’art et la science doivent se nourrir l’un l’autre. Dans mon projet, la possibilité de créer et de mettre la main à la pâte dans l’art et la science doit être offerte à tous, dès le plus jeune âge. C’était la conviction de Marie Curie, Paul Langevin et, plus près de nous, Georges Charpak.

Une politique de la recherche digne de ce nom doit donc encourager l’intuition créatrice et non réduire la science à l’application mathématique de formules ou/et à l’obtention de résultats rapides. Les grands chercheurs trouvent le plus souvent des choses qu’ils n’attendaient pas au départ et dont les applications ne deviennent évidentes que lorsque les principes en sont établis.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Je m’intéresse depuis très longtemps aux questions scientifiques, notamment dans le domaine de la production d’énergie et la médecine. J’ai travaillé, en France et aux Etats-Unis, avec des scientifiques ayant participé aux recherches dans le domaine de la physique nucléaire et de l’exploration spatiale. Je lis des articles dans les médias de vulgarisation, comme La Recherche, et j’ai partagé la démarche de mes amis au sein de la Fondation pour l’énergie de fusion. Guillaume Jouve, qui est agrégé de mathématiques et enseigne actuellement à Lille, me prodigue ses conseils. Je suis avec un intérêt particulier les travaux sur les réacteurs à sels fondus du Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie (LPSC) de Grenoble. J’ai beaucoup appris en écoutant Jean Robieux et en lisant ses écrits sur la fusion par confinement inertiel (lasers). J’ai toujours défendu une politique d’exploration spatiale et, parmi les candidats actuels à la présidence, mon projet politique est, à ma connaissance, le seul à se pencher en profondeur sur ce sujet pourtant fondamental.

Par ailleurs, j’éprouve un grand intérêt pour la préhistoire, et j’ai été particulièrement consterné par la déclaration de Nicolas Sarkozy après sa visite de la grotte de Lascaux, démontrant ce que je pense depuis longtemps : que nos dirigeants politiques ont une connaissance limitée des questions scientifiques et un sens confus de l’histoire humaine. On se rappellera également l’ignorance sur la part du nucléaire dans la production d’électricité en France, affichée, dans leur débat de 2007, par les deux principaux candidats d’alors.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

J’attends de ce type d’information une vue d’ensemble de la situation et une méthode d’approche. Par exemple, savoir que dans l’histoire des sciences, la maîtrise de l’homme sur son environnement s’est toujours accompagnée du développement de formes d’énergie offrant une densité accrue de flux par unité de surface et par être humain.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Tout président de la République digne de ce nom devrait passer plus de temps avec les scientifiques qui sont à la pointe de la recherche, comme le faisaient le général de Gaulle et Pierre Mendès-France, et un peu moins avec les artistes et les romanciers à succès. Il devrait examiner ces questions en établissant un rapport constant avec le Haut conseil de la recherche scientifique et technique et un Commissariat au Plan rétabli, tout en éclairant ses connaissances auprès de jeunes chercheurs apportant des vues nouvelles dans leur domaine respectif. Peu de chefs d’Etat français ont suivi cette démarche, ce qui n’est pas sans rapport avec le niveau regrettable auquel est tombé notre budget de recherche nationale par rapport au PIB.

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