Votons pour la science

Parlons d'avenir. Parlons de science.

Jacques Cheminade

Jacques Cheminade : Mini bio et équipe de campagne

Jacques Cheminade est le président du parti politique Solidarité et Progrès, qu’il représente à l’élection présidentielle. Diplômé de l’École des hautes études commerciales (HEC Paris), il est licencié en droit et a longtemps travaillé dans diverses institutions internationales.

Sa campagne est dirigée par Christophe Paquien.

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Jacques Cheminade : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Les sujets à traiter en priorité ont une dimension à la fois quantitative et qualitative.

Le budget global de notre recherche doit augmenter d’environ 40 % pour dépasser 3 % de notre produit intérieur brut. L’amélioration la plus immédiate à apporter à l’enseignement supérieur et à la recherche est en effet budgétaire, et le chiffre de 3 % du PIB est celui que préconisait déjà en 2000 la stratégie de Lisbonne pour la recherche et développement de chaque pays de l’Union européenne à l’horizon de 2010. Nous avons depuis reculé au lieu d’avancer.

L’Agence nationale de la recherche (ANR), qui exerce désormais un quasi monopole sur le financement de toute la recherche en France, ne doit plus être pilotée par le ministère avec une perspective de rentabilité à court terme, mais avec une vision politique d’ensemble à long terme. Il faut que la recherche fondamentale reprenne le poste de commande et que l’ANR applique les orientations du Haut conseil de la recherche scientifique et technique en lui rendant des comptes. Celui-ci ne doit pas avoir un rôle simplement consultatif mais réellement incitatif et pratiquer une veille constante par rapport à l’évolution de la recherche scientifique dans le monde.

Plus profondément, la recherche scientifique ne doit pas être séparée d’une politique d’ensemble fondée sur l’essor des capacités créatrices de l’être humain dans tous les domaines. Einstein a été le savant que l’on sait parce qu’il entretenait ses facultés créatrices en lui-même par un rapport constant avec les grands chefs d’œuvre de la musique : à la source de la création, l’art et la science doivent se nourrir l’un l’autre. Dans mon projet, la possibilité de créer et de mettre la main à la pâte dans l’art et la science doit être offerte à tous, dès le plus jeune âge. C’était la conviction de Marie Curie, Paul Langevin et, plus près de nous, Georges Charpak.

Une politique de la recherche digne de ce nom doit donc encourager l’intuition créatrice et non réduire la science à l’application mathématique de formules ou/et à l’obtention de résultats rapides. Les grands chercheurs trouvent le plus souvent des choses qu’ils n’attendaient pas au départ et dont les applications ne deviennent évidentes que lorsque les principes en sont établis.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Je m’intéresse depuis très longtemps aux questions scientifiques, notamment dans le domaine de la production d’énergie et la médecine. J’ai travaillé, en France et aux Etats-Unis, avec des scientifiques ayant participé aux recherches dans le domaine de la physique nucléaire et de l’exploration spatiale. Je lis des articles dans les médias de vulgarisation, comme La Recherche, et j’ai partagé la démarche de mes amis au sein de la Fondation pour l’énergie de fusion. Guillaume Jouve, qui est agrégé de mathématiques et enseigne actuellement à Lille, me prodigue ses conseils. Je suis avec un intérêt particulier les travaux sur les réacteurs à sels fondus du Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie (LPSC) de Grenoble. J’ai beaucoup appris en écoutant Jean Robieux et en lisant ses écrits sur la fusion par confinement inertiel (lasers). J’ai toujours défendu une politique d’exploration spatiale et, parmi les candidats actuels à la présidence, mon projet politique est, à ma connaissance, le seul à se pencher en profondeur sur ce sujet pourtant fondamental.

Par ailleurs, j’éprouve un grand intérêt pour la préhistoire, et j’ai été particulièrement consterné par la déclaration de Nicolas Sarkozy après sa visite de la grotte de Lascaux, démontrant ce que je pense depuis longtemps : que nos dirigeants politiques ont une connaissance limitée des questions scientifiques et un sens confus de l’histoire humaine. On se rappellera également l’ignorance sur la part du nucléaire dans la production d’électricité en France, affichée, dans leur débat de 2007, par les deux principaux candidats d’alors.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

J’attends de ce type d’information une vue d’ensemble de la situation et une méthode d’approche. Par exemple, savoir que dans l’histoire des sciences, la maîtrise de l’homme sur son environnement s’est toujours accompagnée du développement de formes d’énergie offrant une densité accrue de flux par unité de surface et par être humain.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Tout président de la République digne de ce nom devrait passer plus de temps avec les scientifiques qui sont à la pointe de la recherche, comme le faisaient le général de Gaulle et Pierre Mendès-France, et un peu moins avec les artistes et les romanciers à succès. Il devrait examiner ces questions en établissant un rapport constant avec le Haut conseil de la recherche scientifique et technique et un Commissariat au Plan rétabli, tout en éclairant ses connaissances auprès de jeunes chercheurs apportant des vues nouvelles dans leur domaine respectif. Peu de chefs d’Etat français ont suivi cette démarche, ce qui n’est pas sans rapport avec le niveau regrettable auquel est tombé notre budget de recherche nationale par rapport au PIB.

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Jacques Cheminade : Politique énergétique

Les projections actuelles montrent que croissance économique et démographique entraîneront mécaniquement un doublement de la demande énergétique mondiale d’ici 2050 (pour atteindre 28 TW de puissance, contre les 14 TW mondiaux aujourd’hui). Par ailleurs, ce doublement de la production énergétique devra s’accompagner d’une diminution des rejets de dioxyde de carbone (CO2), un gaz à effet de serre, afin de ne pas déclencher une crise climatique et environnementale, dans un contexte mondial de raréfaction probable du pétrole et de méfiance vis-à-vis du nucléaire (en Europe notamment).

D’un point de vue purement quantitatif, certaines énergies renouvelables comme le solaire ou l’éolien représentent chacune moins de 1% de la production énergétique française contre environ 30 % pour le nucléaire et 50 % pour les combustibles fossiles (pétrole, gaz naturel, charbon). (source : Ministère de l’Ecologie, du développement durable, des transports et du logement)

La question posée par la production d’énergie est pour moi la question économique fondamentale pour la société future et elle ne peut être simplement traitée en alignant des données de comptabilité financière. Comme le dit justement Jean-Paul Fitoussi, directeur de recherches à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), les décisions à prendre ne peuvent être réduites à leur coût, et encore moins à leur coût à court terme. Ne prendre la question que par les coûts, c’est faire silence sur les bénéfices.

Il faut donc sortir de la terreur des chiffres comptables et examiner le fondement physique du sujet. Dans un univers en création continue, l’homme doit découvrir constamment des principes physiques nouveaux et les appliquer sous forme d’innovations technologiques pour assurer son avenir. Ainsi, pour assurer un futur à une espèce humaine en développement, la géothermie, les éoliennes, le solaire ou les marées ne peuvent constituer une solution, car la densité de flux d’énergie que ces types d’énergie procurent, par être humain, unité de surface et quantité de matière utilisée, n’est pas suffisante pour accroître le potentiel de densité démographique pour une société future ou, en d’autres termes, pour assurer la capacité d’accueil nécessaire aux générations à naître.

Les énergies fossiles se trouvent non seulement à leur pic d’exploitation, mais en ce qui concerne le pétrole, son usage devrait relever désormais de la pétrochimie et non de l’utilisation comme carburant. Reste donc pour assurer la vie des générations futures le recours au nucléaire, à condition que l’on passe à des types de réacteurs de moins en moins consommateurs d’uranium et de plus en plus à sécurité intrinsèque, c’est-à-dire aux réacteurs de quatrième génération et à la fusion thermonucléaire contrôlée, sans mettre tous les œufs dans le panier du confinement magnétique (ITER) et en accélérant la recherche dans la voie du confinement inertiel (lasers).

La sortie du nucléaire serait donc absurde. Cela reviendrait à arrêter de comprendre et d’appliquer les principes physiques qui gouvernent l’univers pour le nécessaire développement de la biosphère et de la noosphère, de la vie et de la pensée humaines. Comme si l’on pouvait abdiquer face à la connaissance et à ses applications. La dynamique de la création humaine doit être au contraire notre pari.

C’est par cette considération fondamentale que nous devons commencer pour ne pas nous laisser entraîner dans un faux débat voulu par les forces financières actuellement dominantes, qui entendent semer le trouble et le pessimisme pour justifier leur politique de profit immédiat sans développement de l’économie physique.

Car le développement du nucléaire, par nature à long terme, est incompatible avec la priorité financière à court terme. S’il est donc irresponsable de l’abandonner, il est tout aussi déplorable de continuer comme on va. Avec des technologies qui évoluent à peine ou trop lentement, en passant d’ajustements en sous-traitances en cascade, on se dirige vers une dévalorisation de la main d’œuvre. Le recours à des précaires du nucléaire, de plus en plus utilisés et de moins en moins respectés, conduira fatalement, si l’on continue ainsi, à une multiplication des dangers et des risques d’accidents. Non pas du fait du nucléaire, mais d’un système financier prédateur. EDF s’est récemment engagée à réduire les niveaux de sous-traitance à un maximum de trois ; il faut aller encore plus loin pour susciter et maintenir le plus haut niveau de compétence possible sans dilution et se donner les moyens de faire respecter les normes de qualité et de sécurité les plus strictes. L’essor des capacités créatrices du travail humain est consubstantiel au progrès scientifique.

C’est à partir de ces considérations qu’il faut prendre des décisions sur le mix énergétique et la nature de la source majeure d’électricité en France.

Considérons le rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) sur l’avenir de la filière nucléaire en France, qui a été publié le 15 décembre, ainsi que la proposition de François Hollande de ramener la part de l’électricité nucléaire en France à 50 % en 2025.

Ils reconnaissent comme moi qu’il serait irresponsable de sortir du nucléaire et affirment qu’il « doit conserver son rôle de pilier du bouquet électrique ». Cependant, faute de partir des considérations de fond sur lesquelles je me base, ils font de cette question économique et scientifique une question d’opportunité politique.

François Hollande et Michel Sapin ont déclaré ou laissé entendre qu’un processus très progressif de fermeture des centrales ne pourrait commencer que dans cinq ou six ans, mis à part l’arrêt immédiat de Fessenheim. Le rapport parlementaire envisage d’abaisser la part du nucléaire à 50 % mais en 2050, en fermant les réacteurs actuels au bout de 50 ans d’exploitation et en « remplaçant en fin de vie des centrales un réacteur sur deux, au bénéfice exclusif de la technologie de la troisième génération », représentée en France par l’EPR d’Areva. EDF exploiterait ainsi en 2050 30 EPR, soit une puissance de 50 000 mégawatts (MW) contre 63000 MW aujourd’hui. La capacité éolienne serait alors égale à celle du nucléaire (50 000 MW) et le photovoltaïque atteindrait 10 000 MW. A cet horizon commencerait le déploiement de la quatrième génération du nucléaire, celle des surgénérateurs utilisant des déchets comme combustibles.

Deux raisons font que ces deux arrangements, tant celui de François Hollande que celui des parlementaires, ne sont que des compromis politiques plaqués sur la réalité scientifique et physique.

Tout d’abord, c’est au moment de sa visite décennale que l’on décide de la poursuite ou non de la vie d’un réacteur, quand l’Agence de sûreté nucléaire (ASN) donne son autorisation pour des années supplémentaires, en principe dix, sous réserve que l’exploitant procède aux travaux de sécurité nécessaires.

Or les renouvellements éventuels des centrales les plus anciennes, celles de 900 MW, comme Bugey, Dampierre, Civaux ou Cruas, vont tous s’échelonner entre 2012 et 2014. C’est alors qu’il faudra trancher pour au moins dix ans. Car EDF, qui devra investir pour chaque réacteur entre 500 millions et 800 millions de travaux supplémentaires, exigera à chaque fois du gouvernement l’assurance ferme de dix années complètes au moins pour que les travaux ne soient pas réalisés à perte. Il faut donc bien savoir que c’est au début de la prochaine présidence que le futur gouvernement devra trancher sans pouvoir renvoyer les choix fondamentaux à plus tard. A l’horizon 2012-2014, le gouvernement ne pourra pas simplement fermer Fessenheim et éventuellement un autre réacteur, il devra prendre une décision de fond sur la politique de fermeture ou non des centrales anciennes.

De plus, l’accord entre le Parti socialiste et Europe écologie-Les Verts prévoit qu’aucun autre chantier de centrale ne sera ouvert pendant le prochain quinquennat : ni EPR ni aucun autre type de centrale. Autant dire qu’il n’y aura aucun investissement dans le futur, aucun pari sur l’avenir.

En ce qui concerne le rapport parlementaire, il donne une priorité absolue à l’EPR et à l’éolien en vue de 2050, en laissant une place importante au voltaïque, tout en renvoyant la quatrième génération du nucléaire après cette date et la fusion thermonucléaire aux calendes grecques.

Je suis convaincu qu’une telle solution n’en est pas une, car elle repose sur une extrapolation de ce qui existe et non sur l’investissement raisonné dans l’avenir.

Le mix qui me paraît nécessaire, étant entendu que seul le nucléaire peut et doit être la source majeure d’électricité demain en France, doit obéir à la séquence suivante :

  • fermeture et démantèlement des centrales nucléaires anciennes suivant l’avis de l’Autorité de sûreté nucléaire et en fonction du coût plus ou moins élevé des investissements à consentir pour leur mise à jour si une autorisation sous condition de travaux est donnée pour le prolongement de leur durée de vie ;
  • construction de l’EPR de Flamanville, pour lequel EDF se trouve à la moitié du chemin, et de celui de Penly, pour se substituer aux réacteurs éteints ;
  • examen de l’opportunité de poursuivre dans la voie des EPR, en établissant un calendrier pour la mise en œuvre accélérée des réacteurs de quatrième génération : production de réacteurs à haute température (HTR), et en particulier du réacteur à lit de boulets (PBMR), surgénérateurs refroidis au gaz, exploration de la voie prometteuse des réacteurs à sels fondus dans lesquels sont dissous des fluorures d’uranium 233 obtenus à partir du thorium. L’horizon de la mise en ligne de ces réacteurs ne devrait pas être 2050 mais au moins dix à quinze ans plus tôt. Une collaboration avec la Chine, la Russie et en particulier l’Inde, très intéressée par la filière thorium, devrait être rapidement étendue. Je n’ai jamais été un partisan enthousiaste de l’EPR, qui dope une technologie déjà ancienne, mais qu’il faut exploiter puisque l’expérience initiale a et aura été acquise en Finlande, à Flamanville et en Chine. Cependant, le déploiement de la quatrième génération est la priorité absolue.
  • en ce qui concerne la fusion, au-delà d’ITER nous devons mettre l’accent sur les réacteurs à confinement inertiel (lasers) qui me paraissent plus prometteurs. L’horizon pourrait et devrait être ici de quarante à cinquante ans, si l’effort est réellement mis dans ce domaine.

L’essentiel est de ne pas se décider en fonction de données comptables à court terme, au sein d’une économie en crise, mais de partir de ce qui est nécessaire pour l’avenir en remontant jusqu’au présent, tout en ouvrant la possibilité de changements en cours de route.

En ce qui concerne les autres formes d’énergie dites renouvelables, je suis opposé à leur extension à grande échelle car la densité de flux qu’elles procurent est insuffisante pour assurer le développement industriel nécessaire aux générations futures.

La décision prise par l’Allemagne de sortir du nucléaire la contraindra à acheter des quantités massives de gaz en Russie ou en Asie du Sud-Ouest, à ouvrir des centrales au charbon voire à lignite, avec des effets désastreux sur l’environnement.

Priorité donc à la physique nucléaire, qui est le domaine scientifique de pointe, et rejet de la sortie du nucléaire comme de la simple exploitation de technologies nucléaires existantes à un moment donné : il faut sortir de l’ère Westinghouse et rentrer dans celle d’un nucléaire du futur, social, citoyen et à sécurité intrinsèque.

 

Au sein de priorités déterminées par un ministre délégué au Plan, inspirateur et soutien de grands projets d’équipement financés par le crédit productif public, l’énergie doit être le levier d’une vision politique de notre avenir. Cela suppose trois choses :

  • séparer les banques de dépôt et de crédit, d’une part, des banques d’affaires investissant sur les marchés, de l’autre. Ces dernières ne doivent plus être renflouées, comme c’est le cas actuellement au sein de l’Union européenne, et les pertes qu’elles subissent en spéculant doivent être sanctionnées par des faillites ordonnées. C’est ce nettoyage des écuries d’Augias qui permettra d’échapper à la tyrannie du court terme. En tant que de besoin, les établissements financiers devront être nationalisés.
  • émettre du crédit productif public en faveur de grands projets d’équipement de l’homme et de la nature pour permettre la reprise de l’économie physique, tractée par la recherche et les développements et innovations technologiques. Les crédits à long terme et à faible taux d’intérêt pour ces projets seront fournis par une banque nationale d’équipement ou un pôle public d’équipement.
  • abroger l’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne et des lois du 4 août 1993, relative au statut de la Banque de France, et du 12 mai 1998, qui bannissent le crédit productif public et interdisent « au Gouverneur et aux membres du Conseil de solliciter ou d’accepter des instructions du gouvernement ou de toute autre personne ».

Sans ce changement absolu d’orientation, le système actuel, fondé sur la priorité de la monnaie et du court terme, bloquera tout effort de recherche à long terme et détruira la substance même des économies.

Dans ce contexte nouveau, toutes les ressources humaines du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), d’Areva et dans les applications d’EDF, devront être réunies pour constituer un ensemble Recherche/ Applications technologiques/ Innovations/ Centrales de production d’énergie. Je m’engage ainsi à redonner au CEA sa mission et ses moyens d’origine et à rétablir en son sein une direction industrielle pouvant coordonner et accélérer les efforts de recherche. Je m’oppose bien entendu au démantèlement d’Areva au nom de contraintes à court terme et à son dévoiement dans des formes de production d’énergie à basse densité de flux.

Actuellement, les deux grands défis sont de conserver l’énergie, bon marché et aussi propre que possible, et d’éviter les pertes en ligne.

Le nucléaire, en passant de la troisième à la quatrième génération, et de la quatrième génération à la fusion thermonucléaire contrôlée, remplit les meilleures conditions de production en tant que dynamique. Cependant, dans une île comme La Réunion, il est intéressant de produire de l’énergie à partir de la biomasse, et la géothermie peut représenter un recours intéressant dans certaines régions à déterminer. Une cartographie des énergies devrait ainsi être effectuée.

En ce qui concerne les transports, plus que les véhicules électriques à piles, l’hydrogène représente un moyen prometteur et non polluant. Il reste à prévoir le stockage sur les véhicules. L’avenir paraît être le stockage sous forme de composés chimiques capables de libérer facilement le gaz (nanotubes de carbone, hydrure de magnésium, acide formique…). Cet hydrogène pourra être produit par séparation thermochimique de l’eau grâce aux réacteurs nucléaires à haute et très haute température, refroidis au gaz ou à sels fondus. Pour les transports collectifs, la voie de l’aérotrain de Bertin mérite d’être à nouveau explorée, avec des moteurs à lévitation magnétique non polluants. De toutes façons, en milieu continental et sur moins de 1500 kilomètres, les transports rapides terrestres moins polluants et le ferroutage devraient être préférés au transport aérien et par camion.

Pour la production de chaleur, le principe de la pompe à chaleur (ou climatiseur inversé), qui donne couramment trois fois plus de chaleur qu’on lui a injecté d’énergie électrique, doit être bien entendu davantage utilisé.

Pour le stockage indirect de l’électricité, des dispositifs électromécaniques réversibles doivent être plus largement prévus. En disposant d’un réservoir d’eau à une hauteur suffisante, on part du point bas pour faire remonter de l’eau par pompage et on produit de l’électricité en faisant retomber l’eau du point haut vers le point bas, l’énergie cinétique de la chute se transformant en énergie mécanique par turbine, puis en électricité par un alternateur. On peut ainsi constituer des Stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) : de l’eau est pompée et remontée vers le réservoir en altitude quand la demande sur le réseau est faible, en utilisant la production excédentaire de sources d’énergie non ajustables (nucléaire, solaire, éolien…) et récupérée pendant les pics de consommation en la faisant redescendre sous pression. Le stockage de l’électricité dans des cavités souterraines en ayant recours à la technique de l’air comprimé et les batteries Nas devraient également rentrer dans un mix du stockage.

Le stockage d’énergie par chaleur sensible ou chaleur latente représente une voie à explorer davantage. La propriété de lévitation des supraconducteurs peut, elle aussi, être mise à profit pour faire du stockage d’énergie (volant d’inertie Flywheel). Mieux encore, de gros prototypes de SMES (Superconducting magnet energy storage) ont été réalisés à Grenoble, au département MCBT de l’Institut Néel, avec l’aide de partenaires comme Nexans et la DGA. Il faut davantage soutenir ces efforts. A terme, la production et le stockage d’énergie grâce à l’anti-matière doivent continuer à être étudiés : bien qu’aujourd’hui futuriste, elle apparaît théoriquement possible, et l’on sait que les théories d’aujourd’hui peuvent ouvrir la voie aux grandes découvertes et aux innovations de demain.

Transporter l’électricité en minimisant les pertes d’énergie est un autre domaine passionnant. Le recours à la supraconductivité ouvre d’immenses possibilités. Le câble électrique supraconducteur de Nexans, quatre fois plus puissant qu’un tube classique de même section, grâce à un matériau supraconducteur à base de cuivre et de bismuth, est un bon exemple des approches à étendre.

Enfin, il est clair que d’énormes progrès sont à faire en France en matière d’isolation des logements, pour arriver à des habitations de plus grande inertie thermique permettant de lisser et de diminuer les besoins de chauffage et de rafraîchissement.

C’est ainsi, j’en suis convaincu, par une combinaison du recours au nucléaire de l’avenir, des moteurs à hydrogène et des transports collectifs terrestres à grande vitesse, du stockage d’énergie et d’électricité et des réductions des pertes lors de leur transport, ainsi que par une politique d’isolation intelligente, que l’on pourra produire davantage tout en consommant et en transportant mieux une énergie « bon marché et aussi propre que possible ».

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Jacques Cheminade : Innovation et R&D

L’innovation scientifique est sans aucun doute l’une des clés des investissements d’avenir. Les recherches d’aujourd’hui sont les TGV et les Airbus de demain, pourvoyeurs de croissance sur le long terme. 

Les dépenses de Recherche et Développement, comptées en part du PIB, ont atteint leur pic en 1993 (2.4 %), puis elles ont baissé fortement entre 2002 et 2007 et pourraient même être descendues sous les 2% selon certains instituts étrangers (sources : Sénat, 2011 GlobalR&DFundingForecast pour les chiffres 2010). La France est bien loin des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la Suisse ou encore de la Corée du Sud en part du PIB consacré à la R&D, et les objectifs européens pris en 2000 d’une part de 3% du PIB consacré à la recherche en 2010 n’ont jamais été réalisés. 

>> Quelle politique suivrez-vous pour enrayer ce déclin ?

La politique que je poursuivrai pour enrayer le déclin de notre recherche s’inscrit dans mes engagements précédents, qui en forment le cadre. Elle devra être soutenue par un effort de mobilisation en profondeur, commençant par l’école où, de manière beaucoup plus systématique, l’enseignement devra être fondé sur le développement des capacités créatrices de chacun, en faisant revivre pour tous les grands moments de découverte de l’histoire universelle. A l’Université et dans les grandes écoles, tous les efforts devront être mis pour rendre à nouveau attractifs les postes en sciences physiques. On ne peut continuer à former des mathématiciens qui deviendront administrateurs ou créateurs d’algorithmes en vue de spéculations financières ; il faut rouvrir les laboratoires et relancer l’industrie.

Je ferai également améliorer la situation des jeunes chercheurs, qui est aujourd’hui désastreuse. Je considère qu’une forte hausse du salaire des doctorants est nécessaire, d’au moins 30 %. Le salaire des post-doctorants devra être parallèlement accrû de 50 %, car aujourd’hui il est non seulement bas, mais son écart avec celui des doctorants est faible, alors qu’en Suisse, au Canada ou même ailleurs en Europe, le succès universitaire assure un avantage proportionnellement bien plus grand.

Certains géants mondiaux d’aujourd’hui dans les nouvelles technologies comme Facebook et Google sont nés de PME. Or en France, la R&D est principalement le fait de très grandes entreprises (voir par exemple http://www.invention-europe.com/Article626999.htm).

>> Comment faire en sorte que la France puisse développer un tissu de PME technologiques ?

L’environnement de croissance réelle, anti-spéculative, de mon projet sera par nature propice aux initiatives des PME technologiques innovantes. La création d’une banque publique d’investissement ou d’un pôle financier public, incluant les moyens actuels d’Oséo et de La Banque postale, avec un secteur spécialisé dans les PME innovantes, constituera le levier de développement de ce projet. Le nouveau pôle, avec des antennes régionales et départementales, pourra rentrer dans le capital des PME sous forme de nationalisations temporaires, afin d’en assurer la restructuration et le refinancement et/ou de reprendre les activités en danger, en vue de les restituer finalement au secteur privé. Le crédit d’impôt recherche devra être recentré sur ces PME innovantes qui en ont le plus grand besoin.

Les sociétés d’assurance seront tenues de respecter leur engagement de consacrer 2 % de leurs investissements aux sociétés non cotées, et les dispositifs de retraite complémentaire d’investir 3 % de leurs actifs en fonds propres de PME. L’on pourra ainsi réunir 4 à 5 milliards d’euros.

Il faudra également ramener de 33 % à 30 % l’impôt sur les sociétés pour soulager les PME, tout en prévoyant un taux réduit de décollage de 18 % jusqu’à un plafond d’un million d’euros de bénéfices mis en réserve par des sociétés réalisant moins de 20 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Dans la logique de mon projet et de la révision des accords européens actuels, les PME doivent bénéficier de plein droit d’un accès de 25 % à tout contrat confié à une instance publique. Pour les PME de moins de 50 salariés, l’obligation des 35 heures doit être levée et les déclarations fiscales seront simplifiées, de même que les bulletins de paie.

>> Quel doit être le rôle des universités dans l’innovation ? Les entreprises doivent-elles être le lieu de la R&D, ou doivent-elles préférentiellement financer la recherche (bourses, matériel …)  pour qu’elle soit faite à l’université ?

La recherche doit être plus étroitement associée à l’enseignement, car c’est son horizon naturel. Le CNRS rajeuni et musclé devra ainsi être réellement intégré dans le monde universitaire, lui-même responsabilisé par son autonomie. Le résultat auquel on doit parvenir est qu’à tout moment un professeur d’université ou de l’enseignement secondaire puisse devenir chercheur, sans recul de pouvoir d’achat ou de situation administrative, et qu’à l’inverse les chercheurs puissent se consacrer à l’enseignement, en faisant bénéficier les étudiants de leur « esprit d’hypothèse ».

Le lien CNRS-universités-entreprises devra être établi dans un ensemble au sein duquel chacun joue son rôle : ni « domaine réservé », ni empiètement sur celui de l’autre. L’ensemble universités-CNRS sera centré sur la recherche fondamentale, et les entreprises sur la recherche appliquée. Le pont entre les deux sera d’abord assuré par les étudiants, qui sont le meilleur vecteur du transfert de technologie : dès leur entrée dans la vie active, ils sont en mesure d’appliquer les découvertes, effectuées en équipe avec les enseignants, dans les entreprises qu’ils rejoignent. C’est pour cela qu’il est si nécessaire d’associer universités et CNRS dans un ensemble « recherche fondamentale », impliquant l’esprit critique des étudiants et « pariant » sur leurs applications des découvertes en entreprise après (ou pendant) leurs études. C’est dans ce contexte renouvelé que les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (universités/CNRS ou autres organismes publics) et les pôles de compétitivité (universités/entreprises) pourront se fertiliser, à condition que les impératifs de recherche fondamentale des uns soient séparés des impératifs de recherche appliquée des autres.

Les professeurs d’université et les chercheurs du CNRS pourront se voir accorder, par ailleurs, la possibilité d’intervenir une journée par semaine comme consultants dans les entreprises : ce sera le second pont. L’ouverture vers l’extérieur pourra être complétée par la possibilité de prendre un congé sabbatique d’un à deux ans tous les dix ans, pour étudier dans leur domaine ou dans des domaines complémentaires du leur.

Le CNRS ne doit pas être démantelé et morcelé en instituts monodisciplinaires, mais rajeuni et musclé avec toute la richesse d’une approche pluridisciplinaire. Je ne laisserai pas convertir le CNRS en une « agence de moyens ».

De plus en plus, l’innovation est le fruit d’initiatives décentralisées qui impliquent une succession d’essais/erreurs pour que certaines parviennent au succès.

>> Comment concilier cette vision avec l’action des pouvoirs publics ?

Les initiatives décentralisées ne doivent pas être étouffées par l’action des pouvoirs publics (à l’exemple du contrôle abusif infligé aux travaux de Montagnier ou de Leroy-Beaulieu), mais ceux-ci doivent établir des lignes directrices. Il s’agit d’encourager et de suivre, mais pas d’encadrer.

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Jacques Cheminade : Éducation et culture scientifique

La comparaison de la France avec les autres pays est peu élogieuse. Légèrement au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE en termes de moyens (mais ne tenant pas la comparaison avec l’Autriche, les Etats-Unis, les pays nordiques et le Japon en particulier) [source : Regards sur l'éducation 2011: Les indicateurs de l'OCDE] mais en réel retard en termes de résultats (étude PISA, classement des universités de Shangaï), l’éducation scientifique française, du primaire jusqu’au supérieur n’est pas, et de loin, un modèle sur le plan international. De plus, d’importantes disparités existent :

  • Entre matières : les mathématiques restent la matière de « l’excellence ». Par exemple, au collège, l’ensemble de l’enseignement scientifique hors mathématiques se partage le même volume horaire que le sport. Et au lycée, les sciences physiques et les SVT voient leur volume horaire diminuer fortement avec la réforme du lycée.
  • Entre filière : les moyens financiers par an et par étudiant sont beaucoup plus importants en classe préparatoire (14 850 euros par an et par étudiant) et en BTS (13 730 euros par an et par étudiant) qu’à l’université (10 220 euros par an et par étudiant, en y incorporant les filières IUT, mieux dotées que les cursus LMD classiques), parent pauvre de l’enseignement supérieur.

Enfin l’érosion des inscriptions en filières scientifiques viennent clore ce constat préoccupant.

>> Quels objectifs doit se fixer la France en terme d’enseignement scientifique : classements internationaux par classe d’âge (Etudes du type PISA), effectifs et accessibilité du supérieur ? Quelles sont d’après vous les idées directrices à suivre pour y parvenir ?

J’ai défini ci-dessus les idées directrices pour parvenir à relancer notre recherche et notre éducation scientifiques. En termes de moyens, il faut ramener progressivement les moyens financiers, par an et par étudiant à l’université, au niveau de ceux des classes préparatoires aux grandes écoles. Les inégalités entre grandes écoles et universités, comme celles entre filières, sont très préoccupantes. On ne peut les gommer par une décision immédiate, mais il faut tout de suite se mettre à l’œuvre en réorientant les investissements publics. Cependant, il s’agit d’un problème de société, dont ce qui arrive dans l’enseignement scientifique supérieur et la recherche sont des symptômes graves. C’est toute notre société à qui il faut redonner les yeux du futur, c’est-à-dire l’horizon des générations futures, en rompant avec une logique du court terme et de l’éternel présent.

Nos dirigeants, obsédés par l’exercice du pouvoir, gardent les yeux fixés sur l’avis des sondages et les caprices des médias sous influence financière. Contre cette obsession, nous devons mener le combat au nom des principes qui ont guidé les grandes découvertes de la science et inspiré la beauté des œuvres d’art, c’est-à-dire au nom de ce qui fait de l’homme un être humain : transmettre ces principes en les appliquant pour le bien commun, sans être déterminés par un code ou un classement.

>> Les inégalités entre filières (université / classes préparatoires par exemple) ou entre matières (mathématiques / biologie par exemple) sont-elles pour vous préoccupantes, et faut-il chercher à les gommer ? Quels moyens pour y parvenir (investissements publics, privés, modification des frais de scolarité, …) ?

« Le chœur est le modèle réduit de la société idéale », nous dit Michel Serres. Et c’est notre mission de former et d’informer les citoyens une fois sortis du système éducatif, car sans culture scientifique et artistique il ne peut y avoir de chœur, donc de véritable République. Rendre les citoyens capables de connaître et de comprendre les grands enjeux de leur temps est le seul moyen de les faire échapper à la tutelle des oligarchies et à la tentation de la servitude volontaire. A une heure où la droite exploite les peurs et la gauche les humiliations, nous devons rendre les citoyens capables de remonter aux causes.

Dans le domaine scientifique, je m’engage à faire ouvrir des palais de la découverte régionaux, un par région pendant les cinq années du prochain mandat présidentiel. Rompant avec les formules des manuels scolaires, ils seront organisés, comme celui de Paris, autour d’expériences scientifiques pour mettre les visiteurs dans les pas de la démarche de ceux qui ont découvert, éveillant ainsi les capacités créatrices de tous. Comme à Paris, ils devront être munis d’un planétarium afin que l’univers qui nous entoure nous devienne plus familier et que notre identité elle aussi grandisse. En un temps de l’histoire où le système solaire entre dans une région instable de notre galaxie, il est nécessaire que chacun puisse « faire le point » et comprendre scientifiquement la cause des phénomènes climatiques ou telluriques qui dès lors ne seront plus vus comme des catastrophes plus ou moins fatales, mais comme la manifestation d’éléments de l’univers que l’être humain doit s’efforcer de maîtriser.

Chaque département devrait également posséder un télescope de 80 centimètres de diamètre accessible à tous, et un musée de la préhistoire et de l’histoire du monde et de la région qui, même s’il devra fatalement demeurer modeste, ne sera pas une série de salles figées dans lesquelles une caste rassemble ses biens, mais un centre de vie à la portée de chacun.

>> Plus généralement, quelles sont pour vous les bases nécessaires à un citoyen pour donner un avis éclairé, en terme de raisonnement et de culture scientifique ? Comment former et informer les citoyens une fois sortis du système éducatif ? Le service public audiovisuel, très pauvre en contenu spécifiquement axé vers les sciences, a-t-il un rôle à jouer et comment ?

France TV doit devenir une plateforme éducative fournissant en masse des contenus vidéo gratuits par internet, avec une France 5 consacrée « chaîne d’idées » et centrée sur la découverte et l’éducation. Des équipes de France 5 seront envoyées auprès d’institutions publiques de recherche comme le CNRS et le CEA, les Opéras et les grands orchestres, pour réaliser des programmes avec des ingénieurs, des chercheurs et des artistes visant à faire découvrir au peuple ce qu’ils font, comment et pourquoi. L’exceptionnelle base d’archives que constitue l’INA devra en même temps être mise en libre accès et les émissions éditées libres de droits dix ans après leur production.

Ainsi, un grand programme pour rendre l’art et la science au peuple pourra être financé par une taxe spéciale sur l’oligopole des fournisseurs d’accès et de téléphonie mobile. Et pourquoi pas, une forte taxe sur la pornographie devra aussi être instaurée pour financer son contraire !

Dans un monde de plus en plus complexe et technologique, les citoyens sont bombardés d’offres basées sur un argumentaire scientifique. Certains en profitent et voguent sur ces tendances pour tirer parti de consommateurs peu informés ou en situation de faiblesse, occasionnant au mieux une perte économique, au pire des dommages sur la santé. Le rapport 2010 de la MIVILUDES pointe par exemple les dérives des médecines alternatives dans le traitement du cancer (Rapport annuel au premier ministre 2010, p.129).

>> Dans quelle mesure l’état doit s’impliquer dans la lutte contre ces dérives ? L’éducation scientifique des citoyens est-elle un levier d’action dans ce domaine ?

L’Etat doit s’impliquer dans la lutte contre ces dérives en ayant recours à tous les organismes en mesure d’intervenir, qui sont aujourd’hui peu nombreux mais trop souvent, comme en matière de santé publique, associés à ces professions.

Ainsi, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) devrait dire clairement ce qui relève réellement de la médecine et ce qui relève de la superstition. L’on sait cependant que l’AFSSAPS est constituée de manière corporatiste et qu’il s’est établi une connivence entre les membres de ses neuf commissions et les laboratoires pharmaceutiques. Les Agences régionales de santé (ARS), compétentes en matière de dispensation des produits de santé, doivent transmettre, conseiller et déconseiller. L’on sait par ailleurs que le Code pénal ne sanctionne pas le charlatanisme médical et que l’on a confié à l’Ordre des médecins la moralité de la profession. L’article 30 du Code de déontologie (les articles 18,19 et 28 sont aussi d’application) définit, lui, très précisément le charlatanisme médical et l’interdit explicitement. Le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé, ainsi que le secrétariat d’Etat à la Santé, doivent engager une coopération plus constante et continue avec l’Ordre. Pour des pratiques exploitant la crédulité (chamanisme ou néo-chamanisme, coaching abusif, promotion de l’Iboga…), l’action de lutte contre les sectes doit être engagée dans le respect des libertés publiques et en fonction des conséquences constatées de ces pratiques.

L’éducation scientifique des citoyens est une exigence présente dans tout mon projet politique. Elle est un levier nécessaire, pourvu qu’elle ne mette pas tous ses efforts dans la répression de ce qui n’est pas scientifique, mais promeuve en même temps ce qui l’est : l’esprit de recherche et de découverte validé par des expériences.

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Jacques Cheminade : Régulation des technologies et organisation de l’expertise

OGM, téléphonie mobile, pesticides… et maintenant nanotechnologies, nombreuses sont les polémiques impliquant les sciences et les techniques, et sur lesquelles le principe de précaution désormais inscrit dans la Constitution semble offrir bien peu de prise.

>> Allez-vous chercher à lever les incertitudes scientifiques qui pèsent sur ces technologies controversées, ou préférez-vous donner priorité à l’innovation ? Êtes-vous prêt(e) à contribuer à une réforme des systèmes d’expertise français et européen, souvent mis en cause ? A organiser un débat public à ce sujet ?

Dans les systèmes d’expertise, comme l’a malheureusement démontré l’affaire du Médiator, les intéressés ne doivent jamais être les juges. Ces systèmes doivent rassembler des experts réellement indépendants, comme c’est par exemple le cas dans le nucléaire, où une Autorité de sûreté nucléaire (ASN) compétente en matière de réglementation, de contrôle et d’information du public, délivre des autorisations et peut prendre des mesures de coercition, sans recevoir d’instructions du gouvernement ni d’aucune autre personne ou institution. Elle remplit ces missions avec l’appui technique de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et en recueillant les avis ou recommandations du Groupe permanent d’experts pour les laboratoires et usines (GPU) et du Groupe permanent d’experts pour les réacteurs nucléaires (GPR), en coordination avec le Haut comité pour la transparence et l’information sur la sûreté nucléaire (HCTISN), instance d’information, de concertation et de débat sur les risques liés aux activités nucléaires et l’impact de ces activités sur la santé des personnes, l’environnement et la sécurité nucléaire.

Il s’agit sans doute du dispositif le plus sérieux au monde dans son domaine. La seule amélioration que je proposerais serait de nommer en son sein deux membres tirés au sort représentant les citoyens, qui recevraient une formation accélérée en la matière avant de remplir leurs fonctions.

Des institutions semblables devraient exister dans tous les domaines, s’inspirant de cet exemple pour améliorer la situation actuelle. Ainsi, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS), qui dispose de neuf commissions, dont l’une autorisant la mise sur le marché de médicaments (AMM), est constituée de manière corporatiste et il s’y est établi une certaine connivence entre les membres des neuf commissions et les laboratoires pharmaceutiques. Le modèle à branches multiples du nucléaire est sans aucun doute plus satisfaisant et devrait servir de modèle. La présence de simples citoyens dans les commissions me paraît partout nécessaire.

Les systèmes d’expertise européens souffrent de maux analogues à ceux des français et il faudra les corriger de la même façon.

Les nanotechnologies sont porteuses de formidables promesses dans de nombreux domaines. Elles font l’objet d’un soutien massif dans le monde. La France n’est pas en reste avec 70 millions d’euros alloués à ce thème de recherche en 2009 dans le cadre du plan NanoInnov tout comme une part importante des 8 milliards d’euros attribués à la recherche dans le cadre des investissements d’avenir

>> Contribuerez-vous à soutenir le développement des nanotechnologies ? Etant donné la diversité des disciplines et des champs d’application concernés, ne trouvez-vous pas que ce soutien aux nanotechnologies, au travers de programmes de recherche dédiés à l’ANR par exemple, devrait être accompagnée d’une réelle vision politique pour la recherche ?

>> Comment envisagez-vous la gestion des risques sanitaires et environnementaux des nanotechnologies (effet sanitaire de certains nanotubes analogue à celui de l’amianteimpact environnemental d’un largage massif de nanoparticules d’argent antibactériennes) dont certains sont déjà étayés par plusieurs études ? Quelle est votre position face aux demandes de moratoire émanant de certaines associations ?

Le recours aux nanotechnologies est à la fois prometteur et présente de très grands risques. La nature transversale de cette discipline (ingénierie moléculaire, médecine et biologie, énergie, électronique…) la rend d’autant plus difficile à maîtriser. Les nanomatériaux présentent un caractère toxique pour les tissus humains et les cellules en culture; ils peuvent être absorbés par les mitochondries et le noyau cellulaire. Des études montrent la possibilité pour les nanomatériaux de causer des mutations de l’ADN et d’induire des changements majeurs dans la structure mitochondrienne pouvant conduire à la mort de la cellule. Les nanoparticules se disséminent à large échelle dans l’environnement. Le risque est tel qu’une nouvelle discipline est née, la nanotoxicologie. Une revue scientifique est publiée à ce sujet depuis 2007, Nanotoxicology, consacrée spécifiquement à l’étude de la toxicité des nanotechnologies. Le documentaire « Le silence des nanos », de Julien Collin, illustre ce sujet. Sans parler du collectif grenoblois Pièces et main d’œuvre (PMO), qui dénonce l’expression d’un nouveau totalitarisme.

Il est donc évident que l’on touche ici à un domaine dans lequel il est urgent d’introduire des considérations éthiques en définissant les conditions de son développement, de son encadrement et de son contrôle sur les plans français et européen.

Pour l’instant, on en est aux discussions et aux colloques. Il faudra éviter de donner raison à ce que Jacques Ellul écrivait en 1973 dans Les nouveaux possédés : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique. »

Au niveau français, on s’en tient au contrôle de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Ses auditions sur les nanotechnologies, recensées dans son rapport de 2007, montent le caractère insuffisant du contrôle exercé.

Une réelle vision politique d’ensemble est donc nécessaire. Alors que le développement des nanomatériaux est soutenu sur fonds publics, à peine 0,5 % de ces fonds sont consacrés à l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux. Les mesures à prendre sont les suivantes :

  • engager une réflexion d’ensemble sur l’état de choses et le but des recherches dans ce domaine ;
  • obliger les producteurs, industriels et revendeurs à déclarer la présence de nanoproduits dans ce qui est livré aux consommateurs ;
  • contraindre à consacrer au moins 5 % des fonds publics à l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux ;
  • créer une Haute autorité de la sécurité sanitaire et environnementale sur les nanotechnologies et nanomatériaux indépendante, qui devra rapidement décider de ce qui peut être poursuivi et ce qui exige l’introduction d’un éventuel moratoire.

Nous en sommes arrivés à un point où les barres Mars sont enveloppés dans du papier contenant du nano dioxyde de titane de 1 à 5 mm, sans mesurer les conséquences de ces innovations, alors que les OGM et le nucléaire sont soumis à des contrôles autrement rigoureux. Le progrès est indispensable, mais les nanotechnologies et tout ce qui touche à la vie cellulaire demandent un contrôle particulier en fonction des objectifs que l’on se fixe dans une vie en société. Je me battrai pour qu’on introduise ce contrôle.

Le débat public sur les nanotechnologies qui s’est déroulé en 2009-2010 a fait l’objet de nombreuses critiques. L’une d’elle tient au fait que la Commission Nationale du Débat Public, étant donné la complexité du sujet, a dû avant tout assurer une mission d’information, donnant une large place à la vulgarisation, réduisant d’autant le temps de débat proprement dit.

>> Ne peut-on mieux articuler information et débat, en mobilisant l’audiovisuel public, par exemple ? Quel regard portez-vous sur internet dans ces débats : s’agit-il plutôt d’un outil d’information ou de désinformation ?

J’ai décrit plus haut comment l’audiovisuel public doit être mobilisé pour la science en redonnant à la recherche une portée citoyenne. Un point de référence public, alimenté par des Autorités indépendantes et donc aussi solide que possible, fera qu’internet puisse devenir un outil d’information et de contestation, dans lequel les arguments des internautes seront comparables, vérifiables et discutés rationnellement, et non livrés aux passions du moment.

 

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