François Hollande : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Le pouvoir politique ne peut être à même de définir par lui-même quels doivent être les grands choix scientifiques et technologiques pour notre pays. C’est d’ailleurs l’un des reproches majeurs que j’adresse au système actuel mis en place par la droite : depuis plusieurs années, le pilotage de la recherche se retrouve placé entre les mains d’une bureaucratie centralisée et opaque, aux techniques managériales, qui dicte ses priorités – et les financements qui en dépendent – à la communauté scientifique. Or c’est tout le contraire qu’il faut faire. Gouverner c’est choisir, bien sûr. Et je sais trancher quand il le faut. Mais cela ne doit pas se faire de manière arbitraire ou unilatérale. Tout choix scientifique et technologique doit résulter d’un dialogue constant entre le pouvoir politique et le monde de la recherche. Il faut bien distinguer le niveau politique qui, informé largement, doit fixer les grandes orientations pour lesquelles le soutien budgétaire sera fort, et le niveau de la mise en application, c’est-à-dire du choix de tel ou tel axe de recherche en particulier, qui doit être géré par la communauté scientifique. Si je suis élu président de la République, c’est ce principe qui guidera mon action. Je considère que le développement de la science et le progrès maîtrisé guideront ma réflexion et mon action.

Comment ? En restaurant la confiance avec la communauté scientifique. Non pas seulement par des mots, mais en pratique. La droite, on le sait, a usé et abusé du mot « autonomie » jusqu’à en dénaturer le sens, et elle n’a pas su – ou plutôt n’a pas voulu – instaurer un système qui respecte réellement l’autonomie de la recherche et de l’enseignement supérieur, en particulier ses temporalités spécifiques, qui ne sont évidemment pas les mêmes que celles du politique ou du monde économique. Pour en tenir compte, j’entends agir aux deux bouts de la chaîne.

En amont, je tiens à ce que l’on repense la diffusion de la culture scientifique et technique afin de sensibiliser notre jeunesse à la façon dont la science s’élabore, notamment dans le cadre de la formation de nos élites. Tout le monde, aujourd’hui, émet un avis sur les nanotechnologies ou l’énergie nucléaire. Mais combien de personnes possèdent un substrat de formation suffisant pour appréhender ces problèmes avec recul ? Combien de responsables politiques veillent à favoriser les conditions d’un débat sérieux sur ces sujets ? Il faut donc mieux former et mieux informer, tout en favorisant le recrutement d’un plus grand nombre de docteurs au sein de la fonction publique et des grandes entreprises, ainsi que dans l’administration dont ils sont absents, afin de familiariser les esprits avec les modes de fonctionnement de la recherche.

En aval, il faut mettre fin à cette méfiance clairement affichée par le pouvoir actuel et ne pas hésiter à faire confiance a priori aux scientifiques de nos universités et de nos organismes de recherche, pour faire le choix des terrains qui méritent d’être explorés. Dans la décision, il faut ensuite prendre soin de distinguer les projets lourds (grands instruments, satellites, projets de numérisation, coopérations internationales…), qui nécessitent une véritable programmation, et les projets à plus court et moyen termes, pour lesquels il convient de laisser une large place à l’initiative individuelle (ce qu’on appelle les « projets blancs »). Et s’il importe de promouvoir les recherches portant sur les grandes questions sociétales (environnement, énergie, santé…), il est tout aussi essentiel d’avoir à l’esprit la richesse, non prévisible, de la recherche fondamentale. Ce n’est pas en perfectionnant la bougie que l’on a inventé l’ampoule électrique !

Confiance a priori donc, qui doit aller de pair avec une évaluation a posteriori. Pas au sens où le pouvoir actuel l’entend, c’est-à-dire d’un système de notation calqué sur celui des agences du monde bancaire, dont on perçoit aujourd’hui toutes les limites. Mettre des A+ et des B- pour évaluer l’apport de la théorie de la relativité d’Einstein ou de la triple temporalité braudélienne serait complètement absurde. Ce qu’il faut, c’est une évaluation constante, transparente et qui surtout soit débattue au sein d’instances représentatives démocratiquement élues, au sein du monde des universités et de la recherche, et, côté politique, au sein de l’Office parlementaire de l’évaluation scientifique et technique.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Une position et des propositions doivent se fonder sur une conviction. Et celle-ci ne peut se forger qu’à partir de l’ensemble des éléments que vous citez. Comment pourrais-je décider seul en ayant la prétention de maîtriser des sujets auxquels certains chercheurs ont parfois consacré leur vie ? Quand je parle « science », je ne prétends donc évidemment pas m’appuyer sur mes seules connaissances. A l’Assemblée Nationale j’ai de nombreux échanges avec mes collègues de l’OPECST qui réalisent un travail sérieux et approfondi sur les thèmes scientifiques et technologiques soumis à débat. Je cherche encore moins à m’en remettre à « l’opinion publique » ou aux « médias traditionnels ». Je ne crois d’ailleurs pas que les Français attendent d’un élu, et plus encore d’un président de la République, qu’il soit omni-compétent. Sur ces questions difficiles, il faut savoir s’entourer et à savoir écouter des positions contradictoires. Il est important d’organiser des enquêtes et des débats publics, recevoir et écouter les associations en prise avec les intérêts et les préoccupations de la population. En quelque sorte il convient de mieux associer le politique, l’expert et le citoyen.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

Une décision publique ne peut émerger qu’après un débat ouvert qui soit aussi contradictoire et organisé démocratiquement afin que les différentes conceptions d’un même problème scientifique puissent s’exprimer. Sur tout sujet complexe, c’est la seule façon de posséder une vue d’ensemble qui permette de trancher sans être l’otage d’un lobby particulier, ou d’une expertise qui serait porteuse d’un conflit d’intérêts.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

L’actuel président de la République a méprisé publiquement la communauté dans un discours resté célèbre et largement critiqué, jusqu’à l’Académie des sciences ! Son choix d’instaurer un système généralisé de concurrence entre les acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche, parfois sur un même territoire, au lieu de promouvoir des logiques de coopération et de synergie, est révélateur de l’idéologie qui sous-tend toute son action. Il faudra donc réaffirmer la confiance du monde politique envers la communauté scientifique, mettre en place de véritables lieux de concertation. Il y a beaucoup à reconstruire en dialogue permanent avec les universités et les organismes de recherche. Des assises de l’enseignement supérieur et de la recherche seront organisées au niveau national et régional dans cet esprit de dialogue et de confiance retrouvée.

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