Arnaud Montebourg : Innovation et R&D

L’innovation scientifique est sans aucun doute l’une des clés des investissements d’avenir. Les recherches d’aujourd’hui sont les TGV et les Airbus de demain, pourvoyeurs de croissance sur le long terme. 

Les dépenses de Recherche et Développement, comptées en part du PIB, ont atteint leur pic en 1993 (2.4 %), puis elles ont baissé fortement entre 2002 et 2007 et pourraient même être descendues sous les 2% selon certains instituts étrangers (sources : Sénat, 2011 GlobalR&DFundingForecast pour les chiffres 2010). La France est bien loin des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la Suisse ou encore de la Corée du Sud en part du PIB consacré à la R&D, et les objectifs européens pris en 2000 d’une part de 3% du PIB consacré à la recherche en 2010 n’ont jamais été réalisés. 

>> Quelle politique suivrez-vous pour enrayer ce déclin ?

Vous pourriez ajouter les pays du nord, qui ont pour objectif de dépenser 5% de leur PIB en R&D ! Et aussi signaler que l’intensité de recherche a augmenté entre 1997 et 2002. La situation est en effet très inquiétante. Elle est le résultat de deux facteurs : un investissement insuffisant de l’Etat dans la recherche publique, et un investissement insuffisant du privé dans les entreprises. Pour la recherche publique, les crédits budgétaires civils de R&D sont tombés de 0,8% en 1993 à à peine plus de 0,5%. Dans le privé, les dépenses de recherche ont stagné en dollars constants depuis 2004. Pour atteindre les 3% du PIB, il va falloir cesser la prestigiditation dans laquelle le gouvernement excelle, à savoir annoncer les crédits importants (le grand emprunt) qui se substituent en fait aux dépenses budgétaires de recherche, comme la cour des comptes l’a identifié. Mon engagement tient en deux axes : des moyens supplémentaires, avec de vrais crédits budgétaires, mais aussi une révolution des mentalités. Si nous avons des dépenses si faibles en France, c’est que notre élite est pour l’essentiel formatée dans des écoles où on ne fait pas de recherche. Regardez les programmes de l’ENA : pas un cours ayant trait à la science, ni aux politiques de recherche. Quant aux écoles d’ingénieurs ou de commerce, même si elles ont commencé pour certaines d’entre elles à muscler leurs laboratoires, les étudiants pour la plupart n’y font pas de recherche. Résultat, que ce soit à la tête des administrations ou des entreprises, on trouve des personnes qui n’ont jamais travaillé dans un laboratoire. Il faut que les docteurs occupent une place plus importante dans les administrations et les entreprises, pour y jouer le rôle de « passeurs de recherche » : ils connaissent la recherche, savent identifier les laboratoires, peuvent suivre l’actualité scientifique, pour saisir les opportunités de développement de leurs entreprises quand des découvertes scientifiques sont faites, et peuvent se traduire en innovation.

Cette évolution permettra une utilisation optimisée des aides de l’Etat pour les entreprises, aides qui seront remises à plat. Le Crédit d’Impôt Recherche, par exemple, qui s’avère trop souvent être un effet d’aubaine et est très inefficace, sera réduit et concentré sur les PME et les entreprises participant aux grands programmes stratégiques. Il sera aussi conditionné, à partir d’un certain volume, à l’embauche de docteurs, les « passeurs de recherche » dont je parlais.

Enfin, du côté du public, je m’engage à augmenter les moyens significativement, en mettant en place un plan pluriannuel de 5000 créations d’emplois scientifiques par an, et en augmentant fortement  les crédits de base des laboratoires.

Certains géants mondiaux d’aujourd’hui dans les nouvelles technologies comme Facebook et Google sont nés de PME. Or en France, la R&D est principalement le fait de très grandes entreprises (voir par exemple http://www.invention-europe.com/Article626999.htm).

>> Comment faire en sorte que la France puisse développer un tissu de PME technologiques ?

Il faut déjà le vouloir. La réforme du Crédit d’Impôt Recherche a essentiellement profité aux grandes entreprises, de manière aveugle. Je souhaite à l’inverse que les aides de l’Etat bénéficient en priorité aux PME innovantes, aident les jeunes chercheurs qui le souhaitent à créer des entreprises. Mais encore faut-il les protéger contre la concurrence déloyale. C’est pourquoi je défends une politique économique dans laquelle la commande publique favorisera les PME européennes, et les aidera à grandir. Un exemple concret : le gouvernement vient de lancer un plan d’équipement des étudiants en tablettes tactiles, selon des modalités d’ailleurs contestables. Cela va uniquement profiter à Apple et Samsung, alors qu’il aurait été de l’intérêt de tous de réserver ce plan à Archos, entreprise française qui produit de très bonnes tablettes tactiles. Enfin, il faut que les banques se concentrent sur leur activité de base, le crédit aux particuliers et aux entreprises. Car je connais trop d’exemples de créateurs qui lancent de nouvelles activités économiques et ne reçoivent aucun soutien de la part des banques. Ma loi de sécurisation financière, qui passe par la mise sous tutelle des banques et la séparation des activités de dépôt et de spéculation financière, remettra les choses à l’endroit.

>> Quel doit être le rôle des universités dans l’innovation ? Les entreprises doivent-elles être le lieu de la R&D, ou doivent-elles préférentiellement financer la recherche (bourses, matériel …)  pour qu’elle soit faite à l’université ?

Les universités, en formant des étudiants confrontés aux savoirs les plus récents, en développant avec les organismes de recherche des laboratoires de recherche, jouent un rôle fondamental dans l’innovation. Mais elles ne doivent pas devenir les sous-traitants des entreprises, qui se débarrassent des activités de recherche qu’elles ne veulent plus faire. La situation est grave à cet égard : Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse que les entreprises transfèrent leurs activités de recherche au sein des laboratoires, notamment dans le domaine pharmaceutique. Au moment où il délivrait ce message aux grandes entreprises pharmaceutiques, Sanofi-Aventis licenciait 1300 chercheurs ! Je pense à l’inverse que nous avons besoin de laboratoires et d’universités fortes, et d’entreprises qui investissent dans leur propre recherche, afin qu’elles puissent nouer des collaborations équilibrées. Chacun a un rôle différent, des motivations différentes, qu’il faut respecter. Mais encore une fois, pour que cela fonctionne, il faut que les entreprises emploient des passeurs de recherche, qui permettront ces échanges fructueux.

Enfin, je souhaite que le financement des laboratoires soit indépendant des entreprises. Les conflits d’intérêts sont un fléau contre lequel on ne pourra lutter avec de simples déclarations, comme le gouvernement voudrait nous le faire croire. Si les laboratoires ont besoin des contrats industriels pour survivre, comment peuvent-ils publier des résultats qui seraient contraires aux intérêts dans leurs financeurs ? C’est une sujet très grave, car l’évolution du financement de la recherche ces dernières années est générateur de conflits d’intérêts, auxquels l’essentiel des chercheurs résistent par honnêteté. C’est très malsain et dangereux pour notre société.

De plus en plus, l’innovation est le fruit d’initiatives décentralisées qui impliquent une succession d’essais/erreurs pour que certaines parviennent au succès.

>> Comment concilier cette vision avec l’action des pouvoirs publics ?

C’est très important de comprendre, en effet, que la recherche, et l’innovation, ne sont pas des processus linéaires, déterministes. Il faut retrouver une culture du risque que nos gouvernants n’ont pas. Il faut reconnaître qu’il faut dépenser de l’argent pour financer de la recherche dans toutes les directions, et qu’on ne sait pas a priori lesquelles seront gagnantes. Or le financement actuel repose aujourd’hui le plus souvent sur des évaluations  a priori et pas a posteriori. C’est le cas pour les financements de l’ANR, les projets du grand emprunt, les pôles de compétitivité… C’est pour cela que je souhaite donner de l’argent directement aux laboratoires, qui sont la cellule de base de la recherche, pour qu’ils puissent se lancer au plus vite dès qu’une idée nouvelle émerge, quand il faut aujourd’hui attendre 1 à 2 ans pour qu’un financement arrive… si des jurys estiment que votre idée est bonne ! Ce mécanisme est contradictoire : comment les idées neuves, donc dérangeantes, qui sortent des sentiers battus, seraient-elles choisies ? Rien ne nous laisse penser qu’on aurait financé, avec le système actuel, un projet de recherche sur les défenses immunitaires d’une mouche (la drosophile), dont il s’est avéré plus tard, de manière spectaculaire, que les protéines qui oeuvrent pour sa défense immunitaire se retrouvent chez l’lhomme, ouvrant la voie à des traitements médicaux… et au prix Nobel de médecine pour Jules Hoffman et deux autres équipes ? Il est urgent de refaire confiance aux chercheurs, à les encourager à prendre des risques. Il en est de même pour les entreprises, qui doivent être encouragées à prendre des risques. Cela passe par le soutien du capital risque, le soutien de l’Etat par la commande publique des technologies européennes, et l’emploi des docteurs dans les entreprises.

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