Votons pour la science

Parlons d'avenir. Parlons de science.

Arnaud Montebourg

Arnaud Montebourg : Mini bio et équipe de campagne

Arnaud Montebourg, avocat et président du Conseil général de Saône-et-Loire, était l’un des candidats à la candidature du Parti socialiste. Il fut consacré « arbitre de la primaire » entre Martine Aubry et François Hollande suite à sa troisième place du premier tour.

Arnaud Montebourg avait choisi comme porte-parole et responsable du programme d’enseignement supérieur et de recherche, le mathématicien Bertrand Monthubert — également secrétaire national du PS à l’enseignement supérieur.

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Arnaud Montebourg : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Il faut se garder de considérer qu’il y a d’un côté des sujets qui concernent la science et la technologie, de l’autre des sujets qui n’y seraient pas liés. La plupart des sujets auxquels un responsable politique est confronté ont un lien avec la science et la technologie, en incluant les sciences humaines et sociales. Et je pense justement que le futur Président de la République doit considérer la science comme faisant partie intégrante de sa réflexion, et pas comme un sujet à part, qui devient annexe.

Je souhaite, si je suis élu, fonder les politiques publiques sur des consultations plus importantes des chercheurs afin de valoriser socialement la recherche. Chaque loi sera précédée d’une phase de consultations pendant laquelle tous les chercheurs pourront apporter leur contribution, qui sera rendue publique, afin d’éviter qu’un courant de pensée n’écrase les autres. L’emploi de docteurs dans la haute-fonction publique provoquera un changement de mentalité et un lien plus étroit avec les connaissances les plus actuelles.

Je souhaite également mettre en place un conseil scientifique permettant de donner des éléments d’analyse quand un sujet arrive sur le devant de la scène (Fukushima, la bactérie e.coli…). Mais je souhaite aussi que ce conseil anticipe les sujets émergents, qui n’occupent pas la première page des journaux mais deviennent importants. Il ne faut pas seulement réagir, il faut aussi anticiper, ce qui est rarement fait.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Ma culture est juridique, et en soi c’est une façon de regarder le monde, complémentaire avec d’autres approches. Je travaille avec des chercheurs, dans des domaines très différents : biologie, économie, droit, sociologie, mathématiques, etc. Mais aussi des citoyens qui apportent un éclairage singulier. Je suis un adepte du travail collectif. La 5ème République touche à sa fin ! Cette idée d’un président tout-puissant, et donc tout-savant, est archaïque. L’important pour moi est de pouvoir solliciter à tout instant des personnes qui apportent un regard pertinent et original sur les questions sur lesquelles je travaille. Par ailleurs, je me méfie des courants de pensée hégémoniques. On l’a vu en économie, la domination de l’école de Chicago nous a conduits à une crise dont nous ne sortons pas. L’irruption des « économistes atterrés » dans le débat public est une chose salutaire. On touche ainsi à ce qui me semble essentiel : être capable d’entendre les points de vue les plus divers, pour pouvoir arbitrer. Sans quoi c’est le règne de quelques experts, et le renoncement de la politique.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

On ne peut pas toujours attendre. Et les conclusions sont rarement définitives, en science, on le voit bien avec les récentes découvertes au CERN qui pourraient remettre en cause certains éléments de la théorie de la relativité, s’ils sont confirmés. En revanche, comme je l’ai déjà écrit, il est essentiel d’avoir sur chaque sujet la diversité des points de vue, des façons d’envisager la question. Par exemple, en ce qui concerne les questions énergétiques, il faut associer des points de vue issus de la physique, de la biologie, de l’économie, de la géographie, de la psychologie, etc. Tout cela donne une responsabilité encore plus grande au politique, qui s’est parfois réfugié derrière le pouvoir des experts. Je considère à l’inverse que les experts sont là pour éclairer le débat, pas pour en prédéterminer les conclusions.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Actuellement, ce rapport est mauvais. D’abord parce que le gouvernement est en défiance vis-à-vis des chercheurs. Cela a atteint son apogée lors du célèbre discours de Nicolas Sarkozy en janvier 2009, où son mépris a éclaté au grand jour. Il y a une institution placée auprès du Premier Ministre, le Haut Conseil de la Science et de la Technologie, qui n’est quasiment pas sollicitée. Enfin, le rapport aux scientifiques se fait essentiellement par le biais de l’expertise, où c’est le pouvoir qui choisit ses experts, et peut laisser à l’écart des chercheurs dérangeants. Un problème important est celui des statistiques publiques. On assiste à une rétention d’information du gouvernement, qui utilise les services statistiques pour ses fins plutôt que ceux-ci soient au service du public. Très concrètement, cela occasionne des retards importants dans la diffusion d’information sur la démographie scolaire, par exemple, pour éviter que les suppressions de postes dans l’éducation nationales ne soient rendues publiques en même temps que des statistiques montrant l’augmentation du nombre d’élèves. L’accès aux données statistiques est réservé à quelques chercheurs conventionnés avec le gouvernement. Comment peut-on faire de la science dans de telles conditions ?

Dans mon département, j’ai décidé d’ouvrir et de partager les données publiques dont le Conseil Général dispose par le biais du projet « Open data 71″, représentant des millions d’informations sur des thèmes divers. Cette démarche permet aux citoyens de pouvoir consulter, comparer et analyser des données ; donc de pouvoir acquérir de la connaissance et de participer aux débats. A l’échelle nationale, je souhaite donner une véritable indépendance aux institutions qui s’occupent des statistiques publiques, et ouvrir les données aux citoyens, donc aux chercheurs.

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Arnaud Montebourg : Politique énergétique

Les projections actuelles montrent que croissance économique et démographique entraîneront mécaniquement un doublement de la demande énergétique mondiale d’ici 2050 (pour atteindre 28 TW de puissance, contre les 14 TW mondiaux aujourd’hui). Par ailleurs, ce doublement de la production énergétique devra s’accompagner d’une diminution des rejets de dioxyde de carbone (CO2), un gaz à effet de serre, afin de ne pas déclencher une crise climatique et environnementale, dans un contexte mondial de raréfaction probable du pétrole et de méfiance vis-à-vis du nucléaire (en Europe notamment).

D’un point de vue purement quantitatif, certaines énergies renouvelables comme le solaire ou l’éolien représentent chacune moins de 1% de la production énergétique française contre environ 30 % pour le nucléaire et 50 % pour les combustibles fossiles (pétrole, gaz naturel, charbon). (source : Ministère de l’Ecologie, du développement durable, des transports et du logement)

>> Faut-il modifier ce mix énergétique et quelles politiques lancerez-vous pour cela ?

Oui il le faut. Nous sommes à la fois trop dépendants des hydrocarbures et du nucléaire. Mon projet est global : je défends une politique de relocalisation des activités, qui permettra d’économiser de l’énergie en réduisant le transport des marchandises. C’est aussi au niveau de l’habitat que se joue la partie, en favorisant la sobriété énergétique. C’est le premier pilier de la mutation écologique : limiter les dépenses d’énergie. En ce qui concerne la production, je souhaite augmenter la part des énergies renouvelables dans notre mix énergétique, ce qui passe par un soutien à la recherche mais aussi à nos entreprises. Regardons les choses en face : en dépensant beaucoup moins pour la recherche que les autres grands pays, et en dilapidant l’argent public dans un Crédit Impôt Recherche aveugle plutôt qu’en orientant nos aides en faveur des programmes stratégiques, la France prend du retard. Pire, le gouvernement a sacrifié son industrie photo-voltaïque. Mais pour développer réellement une telle industrie, il faut une politique globale qui la protège : c’est pour cela que mon projet de démondialisation est une condition nécessaire pour pouvoir développer les technologies vertes en Europe.

À l’échelle mondiale, gaz et charbon représentent les 2/3 de l’électricité mondiale. En France, l’électricité est à 75 % d’origine nucléaire, et un débat a actuellement lieu partout en Europe sur cette source d’énergie.

>> Quelle doit être la source majeure d’électricité de demain en France ?

Cette question est vague, et la réponse ne peut être précise. Je souhaite que nous puissions réduire la part du nucléaire le plus vite possible. Mais cela ne doit pas se faire au détriment d’autres considérations tout aussi importantes : nos engagements de réduction des gaz à effets de serre, par exemple. Je ne crois pas que la surenchère à laquelle s’adonne certains candidats soit sérieuse : on ne sait pas quelles seront les technologies dont nous disposerons dans 20 ans en matière de production, de transport et de stockage d’énergie. Il me semble plus responsable d’expliquer ce que la France doit faire pour faire évoluer son mix énergétique que de fixer un objectif arbitraire sans se donner les moyens de le réaliser.

La France est incontestablement l’un des leaders mondiaux dans le nucléaire, mais est plus en retrait sur des domaines porteurs comme le solaire (par exemple). Cette avance sur le nucléaire est en grande partie due à des investissements massifs de l’État.

>> Quel plan de recherche et de développement envisagez-vous en matière d’énergie ? Comment voyez-vous les rôles de grands acteurs traditionnels publics comme privés (Commissariat à l’Energie Atomique, Electricité De France, …) ?

D’abord, je souhaite que tout ce qui concerne le nucléaire soit à 100% public. La catastrophe de Fukushima est en partie due au fait que TEPCO est un opérateur privé, l’œil rivé sur son cours de bourse, qui a refusé d’entendre les avertissements qui étaient envoyés par des scientifiques. La privatisation à laquelle le secteur énergétique est livré est catastrophique pour notre sécurité.

La recherche sur les énergies a besoin d’un soutien plus important, mais aussi plus ouvert. La concentration des moyens sur quelques thématiques considérées comme prioritaires est un leurre. Cela a conduit à mettre l’essentiel des moyens sur certaines perspectives technologiques, pendant que d’autres pistes sont à l’abandon. Ne répétons pas les erreurs du passé : c’est une recherche ouverte sur toutes les pistes qu’ouvre la créativité scientifique qui doit être encouragée. Par ailleurs, la recherche fondamentale a besoin d’un soutien beaucoup plus fort, car elle peut donner naissance à des ruptures technologiques dont nous avons besoin pour répondre à nos problèmes énergétiques. La question du stockage de l’énergie, très complexe, ne sera probablement pas résolue sans avancées majeures de la recherche fondamentale.

Les ressources énergétiques et leur prix ont de toute évidence façonné notre mode de vie et notre économie. Par exemple, le développement de l’automobile n’aurait pas été possible sans un pétrole relativement peu cher.

>> Comment conserver une énergie bon marché et aussi propre que possible ?

La question n’est pas seulement celle du prix de l’énergie, c’est aussi celle du niveau de consommation. Il faut sans doute se préparer à une augmentation du prix de l’énergie. C’est pour cela qu’une politique ultra-libérale serait désastreuse. Il faut accompagner les ménages pour qu’ils puissent dépenser moins d’énergie : la précarité énergétique des ménages est très grave. Ensuite, je propose d’instaurer des tarifs différenciés suivant la consommation. Un tarif bon marché pour la consommation d’eau et d’énergie couvrant les besoins élémentaires de chacun. Au-delà d’un certain seuil, une fois les besoins élémentaires couverts, libre à chacun de consommer plus pour son confort, mais dans ce cas il faudra payer plus cher le surplus de consommation. Au-delà d’un deuxième seuil, un dernier tarif serait mis en place, pour les consommations luxueuses.

Mais pour tout cela, il faut reprendre le contrôle de notre économie, qui est aujourd’hui aux mains des spéculateurs, jusqu’au marché du carbone.

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Arnaud Montebourg : Innovation et R&D

L’innovation scientifique est sans aucun doute l’une des clés des investissements d’avenir. Les recherches d’aujourd’hui sont les TGV et les Airbus de demain, pourvoyeurs de croissance sur le long terme. 

Les dépenses de Recherche et Développement, comptées en part du PIB, ont atteint leur pic en 1993 (2.4 %), puis elles ont baissé fortement entre 2002 et 2007 et pourraient même être descendues sous les 2% selon certains instituts étrangers (sources : Sénat, 2011 GlobalR&DFundingForecast pour les chiffres 2010). La France est bien loin des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la Suisse ou encore de la Corée du Sud en part du PIB consacré à la R&D, et les objectifs européens pris en 2000 d’une part de 3% du PIB consacré à la recherche en 2010 n’ont jamais été réalisés. 

>> Quelle politique suivrez-vous pour enrayer ce déclin ?

Vous pourriez ajouter les pays du nord, qui ont pour objectif de dépenser 5% de leur PIB en R&D ! Et aussi signaler que l’intensité de recherche a augmenté entre 1997 et 2002. La situation est en effet très inquiétante. Elle est le résultat de deux facteurs : un investissement insuffisant de l’Etat dans la recherche publique, et un investissement insuffisant du privé dans les entreprises. Pour la recherche publique, les crédits budgétaires civils de R&D sont tombés de 0,8% en 1993 à à peine plus de 0,5%. Dans le privé, les dépenses de recherche ont stagné en dollars constants depuis 2004. Pour atteindre les 3% du PIB, il va falloir cesser la prestigiditation dans laquelle le gouvernement excelle, à savoir annoncer les crédits importants (le grand emprunt) qui se substituent en fait aux dépenses budgétaires de recherche, comme la cour des comptes l’a identifié. Mon engagement tient en deux axes : des moyens supplémentaires, avec de vrais crédits budgétaires, mais aussi une révolution des mentalités. Si nous avons des dépenses si faibles en France, c’est que notre élite est pour l’essentiel formatée dans des écoles où on ne fait pas de recherche. Regardez les programmes de l’ENA : pas un cours ayant trait à la science, ni aux politiques de recherche. Quant aux écoles d’ingénieurs ou de commerce, même si elles ont commencé pour certaines d’entre elles à muscler leurs laboratoires, les étudiants pour la plupart n’y font pas de recherche. Résultat, que ce soit à la tête des administrations ou des entreprises, on trouve des personnes qui n’ont jamais travaillé dans un laboratoire. Il faut que les docteurs occupent une place plus importante dans les administrations et les entreprises, pour y jouer le rôle de « passeurs de recherche » : ils connaissent la recherche, savent identifier les laboratoires, peuvent suivre l’actualité scientifique, pour saisir les opportunités de développement de leurs entreprises quand des découvertes scientifiques sont faites, et peuvent se traduire en innovation.

Cette évolution permettra une utilisation optimisée des aides de l’Etat pour les entreprises, aides qui seront remises à plat. Le Crédit d’Impôt Recherche, par exemple, qui s’avère trop souvent être un effet d’aubaine et est très inefficace, sera réduit et concentré sur les PME et les entreprises participant aux grands programmes stratégiques. Il sera aussi conditionné, à partir d’un certain volume, à l’embauche de docteurs, les « passeurs de recherche » dont je parlais.

Enfin, du côté du public, je m’engage à augmenter les moyens significativement, en mettant en place un plan pluriannuel de 5000 créations d’emplois scientifiques par an, et en augmentant fortement  les crédits de base des laboratoires.

Certains géants mondiaux d’aujourd’hui dans les nouvelles technologies comme Facebook et Google sont nés de PME. Or en France, la R&D est principalement le fait de très grandes entreprises (voir par exemple http://www.invention-europe.com/Article626999.htm).

>> Comment faire en sorte que la France puisse développer un tissu de PME technologiques ?

Il faut déjà le vouloir. La réforme du Crédit d’Impôt Recherche a essentiellement profité aux grandes entreprises, de manière aveugle. Je souhaite à l’inverse que les aides de l’Etat bénéficient en priorité aux PME innovantes, aident les jeunes chercheurs qui le souhaitent à créer des entreprises. Mais encore faut-il les protéger contre la concurrence déloyale. C’est pourquoi je défends une politique économique dans laquelle la commande publique favorisera les PME européennes, et les aidera à grandir. Un exemple concret : le gouvernement vient de lancer un plan d’équipement des étudiants en tablettes tactiles, selon des modalités d’ailleurs contestables. Cela va uniquement profiter à Apple et Samsung, alors qu’il aurait été de l’intérêt de tous de réserver ce plan à Archos, entreprise française qui produit de très bonnes tablettes tactiles. Enfin, il faut que les banques se concentrent sur leur activité de base, le crédit aux particuliers et aux entreprises. Car je connais trop d’exemples de créateurs qui lancent de nouvelles activités économiques et ne reçoivent aucun soutien de la part des banques. Ma loi de sécurisation financière, qui passe par la mise sous tutelle des banques et la séparation des activités de dépôt et de spéculation financière, remettra les choses à l’endroit.

>> Quel doit être le rôle des universités dans l’innovation ? Les entreprises doivent-elles être le lieu de la R&D, ou doivent-elles préférentiellement financer la recherche (bourses, matériel …)  pour qu’elle soit faite à l’université ?

Les universités, en formant des étudiants confrontés aux savoirs les plus récents, en développant avec les organismes de recherche des laboratoires de recherche, jouent un rôle fondamental dans l’innovation. Mais elles ne doivent pas devenir les sous-traitants des entreprises, qui se débarrassent des activités de recherche qu’elles ne veulent plus faire. La situation est grave à cet égard : Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse que les entreprises transfèrent leurs activités de recherche au sein des laboratoires, notamment dans le domaine pharmaceutique. Au moment où il délivrait ce message aux grandes entreprises pharmaceutiques, Sanofi-Aventis licenciait 1300 chercheurs ! Je pense à l’inverse que nous avons besoin de laboratoires et d’universités fortes, et d’entreprises qui investissent dans leur propre recherche, afin qu’elles puissent nouer des collaborations équilibrées. Chacun a un rôle différent, des motivations différentes, qu’il faut respecter. Mais encore une fois, pour que cela fonctionne, il faut que les entreprises emploient des passeurs de recherche, qui permettront ces échanges fructueux.

Enfin, je souhaite que le financement des laboratoires soit indépendant des entreprises. Les conflits d’intérêts sont un fléau contre lequel on ne pourra lutter avec de simples déclarations, comme le gouvernement voudrait nous le faire croire. Si les laboratoires ont besoin des contrats industriels pour survivre, comment peuvent-ils publier des résultats qui seraient contraires aux intérêts dans leurs financeurs ? C’est une sujet très grave, car l’évolution du financement de la recherche ces dernières années est générateur de conflits d’intérêts, auxquels l’essentiel des chercheurs résistent par honnêteté. C’est très malsain et dangereux pour notre société.

De plus en plus, l’innovation est le fruit d’initiatives décentralisées qui impliquent une succession d’essais/erreurs pour que certaines parviennent au succès.

>> Comment concilier cette vision avec l’action des pouvoirs publics ?

C’est très important de comprendre, en effet, que la recherche, et l’innovation, ne sont pas des processus linéaires, déterministes. Il faut retrouver une culture du risque que nos gouvernants n’ont pas. Il faut reconnaître qu’il faut dépenser de l’argent pour financer de la recherche dans toutes les directions, et qu’on ne sait pas a priori lesquelles seront gagnantes. Or le financement actuel repose aujourd’hui le plus souvent sur des évaluations  a priori et pas a posteriori. C’est le cas pour les financements de l’ANR, les projets du grand emprunt, les pôles de compétitivité… C’est pour cela que je souhaite donner de l’argent directement aux laboratoires, qui sont la cellule de base de la recherche, pour qu’ils puissent se lancer au plus vite dès qu’une idée nouvelle émerge, quand il faut aujourd’hui attendre 1 à 2 ans pour qu’un financement arrive… si des jurys estiment que votre idée est bonne ! Ce mécanisme est contradictoire : comment les idées neuves, donc dérangeantes, qui sortent des sentiers battus, seraient-elles choisies ? Rien ne nous laisse penser qu’on aurait financé, avec le système actuel, un projet de recherche sur les défenses immunitaires d’une mouche (la drosophile), dont il s’est avéré plus tard, de manière spectaculaire, que les protéines qui oeuvrent pour sa défense immunitaire se retrouvent chez l’lhomme, ouvrant la voie à des traitements médicaux… et au prix Nobel de médecine pour Jules Hoffman et deux autres équipes ? Il est urgent de refaire confiance aux chercheurs, à les encourager à prendre des risques. Il en est de même pour les entreprises, qui doivent être encouragées à prendre des risques. Cela passe par le soutien du capital risque, le soutien de l’Etat par la commande publique des technologies européennes, et l’emploi des docteurs dans les entreprises.

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Arnaud Montebourg : Éducation et culture scientifique

La comparaison de la France avec les autres pays est peu élogieuse. Légèrement au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE en termes de moyens (mais ne tenant pas la comparaison avec l’Autriche, les Etats-Unis, les pays nordiques et le Japon en particulier) [source : Regards sur l’éducation 2011: Les indicateurs de l’OCDE] mais en réel retard en termes de résultats (étude PISA, classement des universités de Shangaï), l’éducation scientifique française, du primaire jusqu’au supérieur n’est pas, et de loin, un modèle sur le plan international. De plus, d’importantes disparités existent :

  • Entre matières : les mathématiques restent la matière de « l’excellence ». Par exemple, au collège, l’ensemble de l’enseignement scientifique hors mathématiques se partage le même volume horaire que le sport. Et au lycée, les sciences physiques et les SVT voient leur volume horaire diminuer fortement avec la réforme du lycée.
  • Entre filière : les moyens financiers par an et par étudiant sont beaucoup plus importants en classe préparatoire (14 850 euros par an et par étudiant) et en BTS (13 730 euros par an et par étudiant) qu’à l’université (10 220 euros par an et par étudiant, en y incorporant les filières IUT, mieux dotées que les cursus LMD classiques), parent pauvre de l’enseignement supérieur.

Enfin l’érosion des inscriptions en filières scientifiques viennent clore ce constat préoccupant.

>> Quels objectifs doit se fixer la France en terme d’enseignement scientifique : classements internationaux par classe d’âge (Etudes du type PISA), effectifs et accessibilité du supérieur ? Quelles sont d’après vous les idées directrices à suivre pour y parvenir ?

La situation en effet est peu brillante, et somme toute assez logique : notre système est très élitiste, et n’a pas fait le choix, le plus souvent, d’un développement important du niveau de connaissance. Nous avons aujourd’hui seulement un quart d’une classe d’âge diplômée au niveau licence : c’est la même situation qu’en 1981 avec le bac. Mon ambition est de doubler ce taux de diplômés de licence. Je pense qu’au 21ème siècle, faire une licence n’est pas un luxe, cela doit devenir commun. Mais il faut accompagner cette ambition d’un renforcement de nos licences universitaires, qui sont délaissées, contournées. Je propose une transformation globale, que j’ai développée dans mon livre disponible sur internet : la mise en oeuvre de l’école commune, du primaire au collège, pour avoir une véritable mixité scolaire au sein de laquelle des dédoublements de classe deviendront la règle. Le lycée doit devenir polyvalent, associant les différentes filières, pour lutter contre des processus d’orientation dont les enfants des classes populaires sont les victimes. Les universités doivent offrir des conditions de formation aussi bonnes que dans les filières les plus prisées, comme les BTS ou les classes préparatoires. Il faut sortir de l’idée qu’il est légitime de dépenser beaucoup plus pour les meilleurs élèves que pour les autres. Il faut fortement élargir notre élite, c’est ainsi que nous progresserons globalement, comme l’ont très bien montré les sociologues Baudelot et Establet.

Pour augmenter le niveau, il faut agir sur plusieurs niveaux : capacité des étudiants à se concentrer sur leurs études, avec l’allocation d’études et de formation ; transformation des licences, avec amélioration de l’encadrement pédagogique et développement du lien avec la recherche ; développement de la formation tout au long de la vie, car il n’y a pas que les jeunes qui sont concernés par ce besoin de savoir.

>> Les inégalités entre filières (université / classes préparatoires par exemple) ou entre matières (mathématiques / biologie par exemple) sont-elles pour vous préoccupantes, et faut-il chercher à les gommer ? Quels moyens pour y parvenir (investissements publics, privés, modification des frais de scolarité, …) ?

Elles ne sont pas seulement préoccupantes, elles sont absurdes et génératrices d’échec et de souffrance. Aujourd’hui les filières se livrent une concurrence acharnée. Je souhaite mettre en place à l’inverse un véritable service public de l’enseignement supérieur, en donnant aux universités les moyens d’être attractives, par une augmentation de l’encadrement pédagogique notamment, et en regroupant les filières dans des réseaux territoriaux, au sein desquels le processus d’orientation sera redéfini. Je suis aussi inquiet devant les baisses d’effectifs dans de nombreuses filières fondamentales, en sciences dures depuis longtemps mais aussi dans certaines disciplines de lettres et sciences humaines. Tout cela témoigne d’un processus d’orientation qui a perdu la tête, où le futur étudiant est livré à lui-même face à des machines alors qu’il devrait pouvoir échanger avec les équipes enseignantes des filières dans lesquelles il envisage de s’orienter. Il y a beaucoup d’idées reçues sur les filières, qui engendrent des erreurs d’orientation, et des déséquilibres préoccupants entre filières et entre disciplines.

En ce qui concerne le financement, je souhaite rappeler que les études, qu’elles soient au niveau primaire, secondaire ou supérieur, sont le meilleur investissement qu’une société peut faire. Je trouve très grave que certains, jusque dans les entourages de candidats à la primaire, militent publiquement pour une augmentation des droits d’inscription universitaires. J’y suis fermement opposé. Si on suivait leur logique, on rendrait aussi le lycée payant ! Ce serait un retour au début du 20ème siècle…

>> Plus généralement, quelles sont pour vous les bases nécessaires à un citoyen pour donner un avis éclairé, en terme de raisonnement et de culture scientifique ? Comment former et informer les citoyens une fois sortis du système éducatif ? Le service public audiovisuel, très pauvre en contenu spécifiquement axé vers les sciences, a-t-il un rôle à jouer et comment ?

La République s’est construite en parallèle d’un fort développement de l’éducation nationale. Au début du 20ème siècle, un quart d’une classe d’âge avait le certificat d’études. En 1981, un quart avait le bac. Aujourd’hui, il en est de même pour la licence. Il faut sortir de l’idée que le bac est jalon symbolique qui sépare le nécessaire du supplémentaire. Pourtant, nous avons cessé de progresser, nous régressons même, avec la récession étudiante. La formation tout au long de la vie est resté à l’état de slogan, trop peu de personnes en bénéficient.

Or être citoyen, c’est se confronter à des débats toujours plus complexes : énergie, climat, rapports hommes-femmes et théorie du genre, désordres économiques et financiers…

Pour comprendre un monde complexe et être en mesure de faire des choix politiques, il faut donner aux citoyens l’accès au meilleur des connaissances contemporaines, sans quoi adviendra soit le règne des experts, soit celui des démagogues et de leurs solutions simplistes. Il est de notre tâche de donner à chacun des outils pour être plus créatifs dans leurs métiers et maîtriser les évolutions technologiques.

Mais il faut aussi raisonner en-dehors des diplômes eux-mêmes. Nous ouvrirons les universités et les laboratoires sur la cité, elles doivent être des lieux d’effervescence intellectuelle, et favoriser les rencontres entre chercheurs et citoyens, développer les conférences pour tout public, amener les classes dans les universités. La culture scientifique et technique est une nécessité pour que les citoyens puissent se saisir des grands sujets scientifiques et technologiques.

En ce qui concerne l’audio-visuel, je suis favorable à une exigence plus forte sur les contenus. Plutôt qu’un contrôle politique comme Nicolas Sarkozy l’a mis en place, je souhaite que le CSA se saisisse du besoin de diffuser plus de programmes culturels et scientifiques. Et ce n’est pas une punition : l’expérience montre qu’il y a un public important pour des émissions scientifiques. Il faut les encourager et les développer.

Mais se limiter à l’audio-visuel serait oublier que beaucoup de gens tirent l’essentiel de leurs information d’internet, de temps passé sur les réseaux sociaux. Il faut donc aussi soutenir les initiatives des associations ou institutions qui développent des contenus adaptés à ces modes d’accès à la connaissance.

Dans un monde de plus en plus complexe et technologique, les citoyens sont bombardés d’offres basées sur un argumentaire scientifique. Certains en profitent et voguent sur ces tendances pour tirer parti de consommateurs peu informés ou en situation de faiblesse, occasionnant au mieux une perte économique, au pire des dommages sur la santé. Le rapport 2010 de la MIVILUDES pointe par exemple les dérives des médecines alternatives dans le traitement du cancer (Rapport annuel au premier ministre 2010, p.129).

>> Dans quelle mesure l’état doit s’impliquer dans la lutte contre ces dérives ? L’éducation scientifique des citoyens est-elle un levier d’action dans ce domaine ?

Cela relève en effet de l’Etat, par la diffusion importante d’informations scientifiques, mais aussi des chercheurs qui doivent être encouragés à participer aux débats publics, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais attention à ne pas développer une science d’Etat, dont on sait à quelles aberrations cela peut conduire. Il faut donc à la fois traquer les mensonges et organiser la pluralité du débat scientifique. L’éducation scientifique est sans nul doute un levier d’action, mais il est insuffisant : le diplôme ne protège pas toujours contre la dérive sectaire.

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Arnaud Montebourg : Régulation des technologies et organisation de l’expertise

OGM, téléphonie mobile, pesticides… et maintenant nanotechnologies, nombreuses sont les polémiques impliquant les sciences et les techniques, et sur lesquelles le principe de précaution désormais inscrit dans la Constitution semble offrir bien peu de prise.

>> Allez-vous chercher à lever les incertitudes scientifiques qui pèsent sur ces technologies controversées, ou préférez-vous donner priorité à l’innovation ? Êtes-vous prêt(e) à contribuer à une réforme des systèmes d’expertise français et européen, souvent mis en cause ? A organiser un débat public à ce sujet ?

Nous avons besoin de connaissances dans tous les domaines. Le problème est la suspicion qui est née du fait que certains intérêts financiers majeurs sont en jeu. Je l’évoquais plus haut : un système de financement de la recherche qui fait naître des conflits d’intérêts devient le fossoyeur de la confiance que les citoyens peuvent porter envers la parole des experts. Quand il y a controverse, il faut naturellement faire de la recherche à la fois sur les atouts et sur les dangers. Pour cela, il faut que les laboratoires publics de recherche aient une liberté d’action budgétaire, des crédits de base suffisants pour assurer leur indépendance à l’égard des intérêts privés. S’ils sont subordonnés à des contrats industriels, quelle que soit la probité des chercheurs le soupçon entachera leur parole. C’est pourquoi les experts ne doivent pas seulement signer des déclarations d’intérêts, il faut que leurs laboratoires soient indépendants financièrement.

Les nanotechnologies sont porteuses de formidables promesses dans de nombreux domaines. Elles font l’objet d’un soutien massif dans le monde. La France n’est pas en reste avec 70 millions d’euros alloués à ce thème de recherche en 2009 dans le cadre du plan NanoInnov tout comme une part importante des 8 milliards d’euros attribués à la recherche dans le cadre des investissements d’avenir

>> Contribuerez-vous à soutenir le développement des nanotechnologies ? Etant donné la diversité des disciplines et des champs d’application concernés, ne trouvez-vous pas que ce soutien aux nanotechnologies, au travers de programmes de recherche dédiés à l’ANR par exemple, devrait être accompagnée d’une réelle vision politique pour la recherche ?

Il faut regarder les enjeux cas par cas, faire de la recherche sur les aspects sanitaires comme sur les chances que cela peut occasionner, agir dès qu’un doute sérieux concernant la santé est révélé. Et une fois de plus, permettre aux laboratoires de conduire leurs recherches sans subordination vis-à-vis des entreprises. C’est à partir de là qu’on peut avoir une position constructive, qui peut aller jusqu’à l’interdiction de certaines nanotechnologies.

>> Comment envisagez-vous la gestion des risques sanitaires et environnementaux des nanotechnologies (effet sanitaire de certains nanotubes analogue à celui de l’amiante, impact environnemental d’un largage massif de nanoparticules d’argent antibactériennes) dont certains sont déjà étayés par plusieurs études ? Quelle est votre position face aux demandes de moratoire émanant de certaines associations ?

Quand un doute sérieux sur la santé est avéré, il faut évidemment interdire la commercialisation du procédé et conduire des travaux de recherche pour confirmer ou infirmer le doute. Tout cela doit se faire en pleine transparence, avec la participation des associations concernées. Ce n’est pas en les tenant à l’écart qu’on pourra établir de la confiance !

Pour les moratoires, là encore il faut étudier cas par cas, en fonction de l’avancement de la connaissances sur les risques sanitaires. Et ne pas hésiter, si nécessaire, à affronter certains lobbies industriels. Mais je me refuse à une position manichéenne.

Le débat public sur les nanotechnologies qui s’est déroulé en 2009-2010 a fait l’objet de nombreuses critiques. L’une d’elle tient au fait que la Commission Nationale du Débat Public, étant donné la complexité du sujet, a dû avant tout assurer une mission d’information, donnant une large place à la vulgarisation, réduisant d’autant le temps de débat proprement dit.

>> Ne peut-on mieux articuler information et débat, en mobilisant l’audiovisuel public, par exemple ? Quel regard portez-vous sur internet dans ces débats : s’agit-il plutôt d’un outil d’information ou de désinformation ?

Ce débat est un exemple du dysfonctionnement de notre démocratie. On ne pourra avoir un débat constructif que si la confiance règne entre les acteurs. Or les intérêts financiers sont importants, et l’emprise du financement privé sur certains laboratoires renforce la suspicion, quand bien même les chercheurs sont sincères. Et de nombreux acteurs associatifs ont le sentiment, malheureusement souvent justifié, qu’ils ne pèsent pas grand chose par rapport à ceux qui ont l’argent. Nous avons donc besoin de deux choses. D’une part, dire clairement que le pouvoir politique peut interdire l’usage de certaines technologies, et faire respecter ces décisions, alors que de nombreux citoyens doutent de la capacité du législateur à se faire respecter. D’autre part, élaborer les politiques publiques en pleine transparence, avec la participation de tous les acteurs concernés. Il faut sortir d’un système où le pouvoir choisit ses experts, où la diversité des approches est rarement mise en lumière. Les débats politiques, et pas seulement ceux qui concernant les technologies et la science, doivent se faire à partir des contributions de tous les chercheurs qui apportent un éclairage sur le sujet, et être publics.

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