Votons pour la science

Parlons d'avenir. Parlons de science.

Modes de décision

Face à l’absence croissante de consensus en matière de science et d’innovation, nos hommes et femmes d'Etat doivent être à même d'avoir une vision d'ensemble sur les sujets scientifiques, de comprendre leurs enjeux, et de définir des priorités d'action afin de mettre en place une politique la plus cohérente possible.

Pour mener à bien le rôle d'arbitrage qui leur sera confié, les prétendants à la présidence s'entourent d'experts et de conseillers dont il est judicieux de connaître le parcours. En France, gouvernements et administrations sont principalement issus du milieu économique et juridique, où les sciences humaines et sociales sont beaucoup plus présentes que les sciences naturelles. Seules les grandes écoles d'ingénieurs d'Etat, héritées du XIXe siècle, représentaient historiquement la pensée technique et scientifique même s'il y a eu quelques exceptions avec des personnalités provenant directement du monde de la recherche comme Claude Allègre — dont rien n'indique que leur action a été plus efficace ou plus appréciée que celle de leurs collègues.

Commissions du parlement, experts indépendants, technocrates des ministères, hautes juridictions de la République, partenaires sociaux convoqués dans des « Grenelle »… beaucoup d'éléments entrent en jeu dans l'élaboration d'une réforme. Le nombre de parties prenantes ne cesse d'augmenter mais le gouvernement a la responsabilité d’organiser au mieux le débat. C'est pour essayer de se faire une idée de l'approche de chacun que nous avons demandé aux candidats de décrire leur « familiarité avec la science » et leur mode de décision sur les thématiques scientifiques.

Nicolas Sarkozy : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité du candidat avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Comme je l’ai montré lors de ce premier quinquennat, je n’ai pas la prétention de fixer depuis l’Elysée l’agenda des priorités de la recherche. Le politique doit donner une impulsion, des orientations ; il peut rappeler les attentes et les espérances de la société par rapport à la science. Mais la « planification » politique des projets scientifiques appartient à une autre époque et à d’autres pays.

Avec la LRU votée en 2007, nous avons voulu faire confiance au monde de l’université et de la recherche, qui disposent enfin d’une véritable autonomie.

La logique que nous avons mise en place avec l’agence nationale de la recherche et dans le cadre des « investissements d’avenir » est fondée sur des appels à projets évalués par des jurys internationaux impartiaux et reconnus pour leur excellence. C’est à mon avis la meilleure façon de procéder.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Je n’ai pas de formation scientifique et quand bien même ce serait le cas, le champ de la science est aujourd’hui si vaste et a atteint un tel niveau de complexité que personne ne peut plus se faire un avis en s’appuyant sur sa seule culture personnelle. Il faut donc consulter en permanence les spécialistes de chaque sujet. C’est ce que je fais en tâchant de rencontrer et d’échanger très régulièrement avec de grands scientifiques, dans tous les domaines.  En outre, à mon cabinet à la Présidence de la République, j’ai appelé à mes côtés un grand pédiatre et généticien, le professeur Arnold Munnich, qui est mon conseiller pour la recherche. L’économiste Bernard Belloc, ancien président de la Conférence des Présidents d’université, me conseille également sur l’enseignement supérieur.

Au cours de mon quinquennat, j’ai également multiplié les visites et déplacements dans les centres de recherche – qui me permettent de me familiariser avec le travail des scientifiques au quotidien et de mieux saisir les enjeux concrets de leurs expériences.

Je crois beaucoup dans ces domaines au croisement des expertises, qui permet de se forger un point de vue politique. Avec le Grenelle de l’Environnement, nous avons montré notre capacité à faire travailler ensemble sur des sujets techniques ou scientifiques des personnalités venues de tous horizons (acteurs associatifs, scientifiques, partenaires sociaux…).

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

Pour tout ce qui engage la sécurité des personnes, il va de soi que nous dépendons entièrement de l’avis des experts et qu’en l’absence de certitude scientifique sur le caractère non dangereux de tel ou tel projet, nous devons y renoncer. Mais toutes les questions ne sont pas aussi tranchées. J’écoute tout le monde et j’essaie également de prendre des avis à l’étranger – rappelez-vous le rapport que j’avais demandé au prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz sur la nouvelle façon de mesurer la croissance.

Tous les points de vue m’intéressent, mais je confesse une préférence pour ceux qui cherchent des solutions nouvelles, qui ouvrent le champ des possibles. Les « experts » qui vous expliquent pourquoi c’est compliqué et qu’il est urgent de ne rien faire, très peu pour moi…

Et je voudrais rappeler une chose : à la fin, c’est toujours au politique que revient le dernier mot : parce qu’une décision politique n’est pas réductible à la conclusion d’un raisonnement scientifique, c’est toujours un choix, qui repose sur la conception que l’on se fait de l’intérêt général. « Dans quelle société voulons-nous vivre ? » : à cette question, la science ne peut pas répondre.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

En France, il y a traditionnellement une méfiance réciproque entre les deux mondes, celui de la science et celui de la décision. Les scientifiques soupçonnent souvent, davantage qu’à l’étranger me semble-t-il, le « pouvoir » de vouloir les « instrumentaliser ». Quant aux politiques, ils sous-estiment souvent, par ignorance et par méfiance, tout ce que la science pourrait leur apporter. J’ai souvent déploré le fait que la politique ne s’appuie pas davantage sur l’immense apport des sciences afin de guider nos choix, afin d’ouvrir des perspectives nouvelles, afin d’alimenter nos réflexions.

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Marine Le Pen : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

À partir d’une vision prospective et stratégique. Autrement dit, en analysant les enjeux à la fois politiques, scientifiques, géopolitiques, économiques, stratégiques et éventuellement culturels et civilisationnels de long terme impliqués par les questions soulevées. Mon devoir de femme prétendant exercer la magistrature suprême n’est pas de regarder dans le détail ce qu’il en est de la manière dont se posent les problèmes scientifiques ou dont se déploient les dispositifs pour les résoudre. Par contre, il est de mon devoir d’homme politique de prendre en charge les conséquences sociales, politiques, géopolitiques, économiques et même éventuellement culturelles, intellectuelles et civilisationnelles des avancées scientifiques et des découvertes scientifiques. C’est ce que je m’attache à faire, en étroite liaison avec mes conseillers

Je suis pour cette raison favorable à la mise en place d’un Haut conseil à la prospective. Ce dernier serait la reprise en plus intelligent du Commissariat au Plan qui avait fait les beaux jours de la Cinquième République commençante. Il serait amené à produire une vision stratégique permettant au chef de l’Etat, à ses conseillers et aux principaux représentants du gouvernement de disposer des moyens de se projeter à 20 ou 30 ans et non pas d’être rivés les yeux sur le guidon et prisonniers d’une gestion à très court terme des problèmes.

Le politique se doit par nature de prendre en compte les enjeux de long terme de la science. Il doit aussi prendre en charge les perceptions, attentes et transformations de représentation qui accompagnent nécessairement le progrès de celle-ci. La science génère indissolublement et parfois même simultanément des craintes et des peurs d’un côté, et des attentes et des espérances de l’autre. L’homme politique doit s’efforcer de prendre en charge les unes et les autres et d’y répondre au mieux. Il doit enfin réunir et mettre sur pied les conditions d’un bon fonctionnement de la science. Il doit s’attacher à faire en sorte que les chercheurs puissent travailler dans un bon environnement, disposer du matériel adéquat, s’intégrer dans des projets stimulants, participer à des programmes intellectuellement excitants et vivifiants, développer des coopérations intranationales et internationales enrichissantes et fructueuses. Il doit fédérer les énergies. Il doit aider et contribuer à l’organisation de la communauté scientifique. Il doit mettre en place les garde-fous permettant d’éviter les entreprises dangereuses pour la collectivité. Il doit favoriser la mise en place  d’une bonne et efficace articulation entre recherche fondamentale et recherche appliquée, en même temps qu’entre recherche appliquée et développement industriel. Il doit enfin suivre des règles de prudence (je préfère ce terme à celui de précaution), le cas échéant assorties de protocoles de surveillance et de contrôle, de manière à s’assurer que les savants – de leur propre chef ou parfois sous la pression des médias ou la société civile – ne s’engagent pas dans des impasses politiques ou intellectuelles (affaire Lyssenko) ou des politiques d’apprenti sorcier (clonage)

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Comme vous le savez, je suis juriste de formation. Mon parcours de juriste et ma profession d’avocate ne fait pas de moi une scientifique au sens propre du terme. Mais mon statut d’homme politique m’oblige à m’intéresser à ces questions.

On ne peut pas faire dans notre société comme si la science n’existait pas et comme si les questions scientifiques ne se posaient pas. La science est omniprésente dans nos sociétés et il est donc de mon rôle, avec mes qualités d’intuition, de synthèse et ma vision prospective de m’intéresser aux problèmes qu’elle soulève, aux conséquences de ses applications, aux effets induits de ses progrès techniques, aux transformations politiques, économiques et sociales induites par ses découvertes ou ses inventions.

Pour mettre en musique ce sens politique dans les questions scientifiques, j’ai la chance de pouvoir m’appuyer sur un certain nombre d’experts ; savants, scientifiques, ingénieurs, universitaires m’entourent et me prodiguent leurs conseils. Ces experts avec les quels je suis en lien étroit se caractérisent par le fait qu’ils ont une réelle pratique de la science et qu’ils ont, pour certains d’entre eux, poursuivi une carrière scientifique de premier plan. Ces experts me livrent, chacun dans leur domaine de compétence ou leur champ de spécialité, des grilles de lecture et des éléments d’analyse précis et fins qui me permettent de bien comprendre les grands enjeux associés à certaines problématiques scientifiques. Telle est la source première à laquelle je m’alimente pour construire ma vision politique et prospective des problèmes et affiner ma perception de la place que tiennent aujourd’hui les sciences dans la société.

Parallèlement, j’entretiens un dialogue direct avec certains scientifiques et universitaires non militants. Ce dialogue me permet d’être informée de l’évolution des problématiques scientifiques mais aussi des conditions concrètes d’exercice de la science – vie des laboratoires, financement de la recherche, valorisation des travaux. Ces échanges sont pour ces scientifiques un moyen de me faire passer des éléments d’information, de me raconter ce qui se passe dans les laboratoires, de m’expliquer les difficultés auxquelles ils se heurtent, de me faire connaître les dysfonctionnements qu’ils constatent dans leur quotidien – sous-financement, charges bureaucratiques excessives, faible valorisation médiatique des travaux menés, déclassement social, difficulté à faire valoir l’excellence et à sortir de la logique de promotion à l’ancienneté, développement du népotisme, apparition de phénomènes de censure, stérilisation de certains champs disciplinaires du fait d’approches méthodologiques viciées ou de cheminements conceptuels erronés, blocages institutionnels et scientifiques du fait de l’irruption dans certains champs d’activité de considérations idéologiques sans rapport avec la science. Ils sont en outre pour ces scientifiques un moyen de faire remonter au politique des éléments d’analyse ou de synthèse qui, parfois, ne parviennent pas à passer par la voie normale de la publication scientifique ou de la discussion académique. Cela leur permet notamment d‘alerter le politique sur des dangers méconnus ou des dérives cachées du fonctionnement de certaines de nos institutions et de donner au politique des grilles de lecture différentes de celles en vigueur dans les cénacles dominants ou dans les rapports officiels.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

Cela dépend du sujet considéré. La situation la plus souhaitable, évidemment, est celle dans laquelle le décideur dispose d’une vue d’ensemble de la situation. C’est celle qui, idéalement, permet précisément d’agir avec sagesse et prudence, de mettre en avant les bonnes solutions après avoir écouté tous les arguments, tenu compte de toutes les forces en présence, et pris connaissance de l’ensemble du dossier.

Le drame c’est que cette situation est l’exception exceptionnelle. Il est très rare en effet que le décideur politique se trouve dans cette situation et il est même parfois impossible d’y parvenir. Par définition, dans les sociétés modernes, un homme politique est quelqu’un qui dispose de très peu de temps, qui ne peut par lui même prendre intégralement connaissance de la situation ou des éléments du dossier qui lui est soumis.

Il y a donc en amont un travail de filtrage et de prémâchage qui doit être opéré par les experts et les conseillers du décideur politique. Ce travail de filtrage, de synthèse et de préparation des dossiers est extrêmement important. Il permet à l’homme politique de disposer d’une vue d’ensemble synthétique et de prendre connaissance en un temps relativement court des informations clés d’un dossier. Il lui permet de disposer des arguments et autres éléments d’analyse qui lui permettront en peu de temps de se faire une idée tout à fait claire du sujet qu’il doit traiter et de la question qu’il doit éventuellement trancher.

Cette situation correspond à celle que rencontre le plus souvent l’homme politique. A côté de cette situation standard, il existe néanmoins également des situations où l’homme politique est dans l’incapacité de décider clairement, où il se trouve en quelque sorte contraint d’avancer dans le brouillard. Il existe en effet des champs ou des domaines dans lesquels, de toutes façons, par essence pourrait-on dire, il est impossible d’avoir non seulement une vue d’ensemble mais même des conclusions définitives et tranchées. Ces cas sont loin d’être négligeables. Ils sont même hautement fréquents. C’est le cas de la plupart des disciplines relevant de l’humain (problèmes sociaux, problèmes politiques) ou de l’action humaine et des institutions humaines (administration, droit, économie, guerre, production, rapports sociaux …). Dans ces champs, on travaille dans le flou ; on est par nature dans le domaine du mouvant, de l’incertain.

Même dans des disciplines relevant pourtant en propres des sciences dites dures ou encore des sciences exactes, il arrive que l’on soit dans le flou et que des questions demeurent très largement ouvertes. En sciences comme ailleurs, il faut se méfier beaucoup des effets de mode, a fortiori lorsque ceux-ci cachent des intérêts ou des mobiles politiques, géopolitiques, stratégiques inavoués. C’est typiquement le cas pour la question du réchauffement climatique. C’est plus généralement le cas pour les questions qui, à plus ou moins long terme, mettent en jeu la question des ressources, la question du partage des richesses, la question des frontières, la question de la propriété des biens, la question des nouvelles techniques : Quels sont les effets sur les populations de l’hyperconcentration urbaine ? Quelles seront les transformations sociales et économiques induites par le développement des TICE ? Doit-on faire un moratoire sur l’exploitation ou le commerce de certaines espèces animales ? Comment protéger la biodiversité sans nuire au développement humain ? Faut-il envisager de nouvelles règles internationales en matière de droit de l’espace ? Quelles règles mettre en place pour parvenir à une exploitation harmonieuse, pacifique et respectueuse de l’environnement, des ressources minières contenues dans le sous-sol ? Y aura-t-il un jour des guerres de l’eau ? Des populations entières connaîtront-elles des situations de stress hydrique ? Comment gérer les ressources agricoles ? Il est très difficile de répondre par avance à ces questions tant elles dépendent de paramètres différents et souvent non corrélés.

Même chose pour la question du nucléaire. Même chose pour la question du gaz et du pétrole. Ces énergies sont-elles de bonnes énergies ? Sont-elles profitables à l’humanité ? Sont-elles propres à faciliter l’épanouissement des sociétés ? Leurs effets négatifs dépassent-ils ou non leurs effets bénéfiques ? Ont-elles une incidence sur le réchauffement de la planète ? Autant de questions sur lesquelles il est très difficile au politique de trancher.

Il existe tout un ensemble de sujets qui, par nature ou du fait de leur complexité et de leur intrication, ne peuvent faire l’objet d’un consensus et sur lesquels il est très difficile de disposer de conclusions définitives.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Cette question est une question clé. Elle met en effet le doigt sur un point souvent passé inaperçu des médias et du monde journalistique : le basculement extrêmement rapide qui s’est opéré après 68, disons de manière plus générale au tournant des années 70, dans le rapport qui s’établissait jusqu’alors dans le monde occidental entre la figure du savant et la figure du politique. Tout au long du 19ième siècle et même avant, mais particulièrement tout au long du grand 19ième siècle – soit de la période allant du Consulat (1899) à la première guerre mondiale (1914) – la figure du savant était une figure majeure non seulement de la vie sociale, mais aussi de la vie politique. Au sein des sociétés occidentales, le savant a bénéficié pendant plus de deux siècles d’un poids considérable, non seulement en termes de renommée et de considération publique, non seulement en termes de reconnaissance des mérites acquis et de reconnaissance symbolique, mais également en termes de reconnaissance morale et sociale.

Dans les sociétés européennes du 18ième et du 19ième siècle, le savant était non seulement une autorité morale mais aussi et encore bien souvent une autorité politique. La IIIième République – forme de régime pour laquelle Marine Le Pen éprouve une réelle sympathie, notamment sur le plan de l’idéal méritocratique comme cela apparaît avec force dans nombre de ses discours et réflexions – la IIIième République donc, en considérant l’acquis général de cette période, au moins la première partie (1870 – 1914), a été une période faste. Elle fut une période de rayonnement de la science, d’essor scientifique considérable. Elle fut une époque bénie pour les savants qui pouvaient dans nombre de cas et à bien des égards s’appuyer sur un soutien officiel et bénéficier d’une authentique reconnaissance institutionnelle et sociale. Je vous épargne la figure de Pasteur qui reste depuis la IIIième République l’archétype même de l’homme de science – un homme qui, incontestablement, a profondément bouleversé son temps, exercé une influence considérable sur son époque et joui d’une reconnaissance posthume sans égale. Pour prendre un simple domaine – celui des mathématiques – la IIIième République nous offre toute une foule de grands noms – Darboux, Hermite, Appell, Painlevé, Poincaré, Picard, Borel, Lebesgue – qui ont, chacun à leur niveau, marqué leur temps. Dans un domaine non moins considérable, celui de la physique, on pourrait aligner des dizaines de noms, de Pierre Curie à Louis de Broglie en passant par Nicolas Tesla, Edouard Branly, Paul Langevin, Frédéric et Irène Joliot Curie.

Je passe sur des figures comme Jean Perrin qui, outre son rôle éminent dans l’avancement des sciences et le progrès de la physique de son temps, a exercé un rôle politique de premier plan, tout à la fois comme fondateur puis directeur du CNRS et comme secrétaire d’État à la recherche dans le ministère Blum de 1936.

Je préfère citer ici la figure d’un Henri Poincaré qui – quoique en retrait de la vie politique tout au long de son immense carrière scientifique a joué un rôle fondamental dans un certain nombre de problématiques politiques de son temps à commencer par l’affaire Dreyfus où il lui fut demandé très officiellement d’intervenir comme expert et où il accepta finalement de rédiger, en 1904, en liaison avec Gaston Darboux et Paul Appell un rapport d’enquête intitulé « Examen critique des divers systèmes ou études graphologiques auquel a donné lieu le bordereau ».

Je pourrais citer encore Emile Picard dont le rôle a été déterminant dans l’effort de reconstruction de l’édifice scientifique et universitaire du pays après la première guerre mondiale. Je pourrais citer enfin Alfred Lacroix, immense minéralogiste et pétrographe dont les voyages en Guinée, au Soudan, en Amérique du Nord, dans le Pacifique, à Madagascar firent non seulement faire des progrès immenses à la minéralogie mais permirent d’accroître le rayonnement de la France partout dans l’Empire français et à travers le monde.

Force est de constater que cette période dans laquelle le savant représentait tout à la fois une autorité intellectuelle et une autorité morale et jouissait socialement d’une position de surplomb au sein de la société, est totalement abolie. Sous l’effet de la montée en puissance de la médiacratie, la République des savants a bel et bien disparue de notre horizon politique et, ce qui est plus grave encore, de notre horizon mental. Rien d’étonnant à cela si l’on veut bien comprendre le caractère fondamentalement antagonique des logiques qui président au fonctionnement des sciences d’un côté et des médias de l’autre.

Considérons un instant la liste de nos lauréats français du prix Nobel : Pierre-Gilles de Gennes, Georges Charpak (pour la physique), Jean-Marie Lehn (pour la chimie). Lequel d’entre eux est connu du grand public ? Lequel d’entre eux a fait l’objet d’une émission en prime-time sur une grande chaîne de télévision nationale ? Lequel d’entre eux a réellement et régulièrement été consulté par le politique ? Aucun ! Il y a là un indice manifeste et concret de l’existence d’un vrai problème de reconnaissance par le politique de la qualité scientifique et de la plus value que peut apporter le savant dans l’analyse des phénomènes de société et la résolution des problèmes qui naissent en leur sein.

Je suis l’une des rares candidates et peut être même la seule qui soit en mesure de remettre la science au centre de la société et de redonner au savant la place qui lui revient de droit dans l’espace public. Cela m’apparaît d’autant plus nécessaire que nous comptons dans notre pays de nombreux savants de premier plan. Mais qui sont souvent inconnus du grand public et dont les travaux ne percent que rarement le cercle étroit des spécialistes.

Regardez ce qui s’est passé avec Maurice Allais. Nous avons eu là un exceptionnel économiste dont on percevra peut être seulement dans cent ans toute la profondeur de l’œuvre. Mais un économiste – notre seul prix Nobel dans la discipline – qui aura souffert toute sa vie d’avoir eu raison trop tôt. Je me suis attaché, en liaison avec mes conseillers scientifiques et économiques à reprendre un certain nombre de ses analyses et à les faire passer au grand public. Je suis sans doute le seul homme politique qui ait pris le temps d’approfondir sa connaissance de l’œuvre de Maurice Allais, en tous les cas d’avoir pris le temps de l’examiner, et d’avoir fait siennes un grand nombre de  ses conclusions.

Je me bats pour que les propositions de cet homme, qui avait été le premier – dès 1999 – à voir venir la grande crise économique de 2008, soient entendues et mises en œuvre.

Je crois du reste que c’est la seule solution pour que nous sortions de la crise actuelle et puissions nouer au sein du continent européen des partenariats bilatéraux susceptibles de déboucher sur une Europe viable et économiquement prospère.

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Nathalie Arthaud : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Est-il besoin de rappeler que je ne me présente pas à la présidence d’un organisme de recherche ou d’une université, mais aux élections présidentielles ? Je n’ai ni la vocation, ni la compétence pour énoncer quels seraient les voies les plus prometteuses en matière de recherche en matière de science et de technique. Celles-ci devraient pouvoir être définies en toute démocratie par l’ensemble de la population, éclairée par les avis au besoin contradictoires des experts. Mais c’est là que le bât blesse.

Dans notre société, la science, comme toutes les activités humaines, est subordonnée à la loi de l’argent, c’est-à-dire de la recherche du profit privé. Même lorsqu’elle se veut publique, la recherche scientifique demeure au service de ces intérêts privés. Voilà pourquoi la recherche militaire engloutit une part considérable des budgets et des cerveaux, ou que l’on consacre bien plus d’efforts à inventer de nouvelles crèmes anti-rides qu’à soigner le paludisme. Les prétendus débats « démocratiques » censés décider les choix scientifiques ou énergétiques ne sont que des simulacres, dont le seul objet est de dissimuler le fait que les décisions réelles sont prises dans le cercle étroit et confiné des conseils d’administration de quelques grands groupes de l’armement ou de l’énergie, et ce quelle que soit la couleur politique du parti au pouvoir.

Mon programme politique, le programme communiste, ne consiste pas à dicter leurs orientations à la science ou à la technique, mais précisément à les libérer, comme l’ensemble de la société, de la dictature de l’argent, et à placer leur développement sous un contrôle réel de l’ensemble de la population.

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Nicolas Dupont-Aignan : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Mon groupe d’experts inclut des chercheurs et enseignants en contact régulier et privilégié avec les syndicats de l’enseignement supérieur et de la recherche, les associations de défense de la recherche et de l’université, les différents organismes de recherche, des chercheurs, des enseignants, le secteur industriel (grands groupes, PME, PMI), les pôles de compétitivité, les laboratoires, les projets européens, les écoles doctorales, les écoles d’ingénieurs, des collèges et lycées, des associations de parents, d’étudiants, etc. bref l’ensemble des acteurs.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

D’une part, des retours sur la situation telle qu’elle est vécue et/ou perçue par les différents acteurs, sur les dérives, les souffrances, les situations et aussi sur les bons aspects, s’ils existent, ainsi que sur les améliorations à apporter.

D’autre part, une vue d’ensemble de la situation dans son contexte national, européen, international et sur l’historique de la situation.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Il est très difficile pour un acteur de la science de s’engager comme ou auprès d’un acteur publique sans être déconsidéré comme scientifique. Le rapport entre les deux domaines est donc la plupart du temps lié à un engagement politique fort pour faire passer un message. Pour faire évaluer ce rapport il est important d’une part de revaloriser le métier de chercheur pour qu’il ne soit plus déconsidéré dans la sphère publique et d’autre part sortir du monopole syndical pour que l’éventail syndical soit plus large, donc de fait moins politisé, pour permettre à chacun de se syndiquer et de faire remonter démocratiquement les revendications des différentes professions.

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Jean-Luc Mélenchon : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité du candidat avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Il y a dans les sciences deux composantes contradictoires : l’autonomie de la science, et sa liaison organique avec la société. Aussi une pensée dialectique est-elle nécessaire pour en comprendre l’articulation et l’unité profonde. L’autonomie de la Science recouvre plusieurs significations : les scientifiques doivent décider eux mêmes de leurs méthodes, de la validité et de la « scientificité» des résultats et des théories, ce qui est incontournable ; seuls les scientifiques sont à même de savoir ce qui, à un moment donné, peut être recherché, autrement dit où est le front des connaissances scientifiques, et quelles sont les questions qui sont « scientifiques ». En ce sens, l’autonomie est le garant du fonctionnement de la recherche, et de la valeur et de l’objectivité des résultats scientifiques. Porter atteinte à ces aspects de l’autonomie, comme les pressions sur les scientifiques sont en train de le faire actuellement, c’est menacer l’existence même de la recherche scientifique. Mais à l’inverse, l’autonomie scientifique ne signifie pas que seuls les scientifiques devraient être habilités à décider de la politique de la recherche (des thèmes de recherche à privilégier ou à sacrifier), en fonction des seules exigences de la connaissance. Bien qu’il s’agisse d’une fiction (cela n’a jamais existé), cette dernière conception se répand d’autant plus chez les travailleurs scientifiques que toute autonomie leur est de plus en plus refusée.

Or les sciences ont été, depuis les débuts de la révolution scientifique moderne, liées à la société par le biais des institutions dans lesquelles elles se développaient. L’image d’Épinal encore largement répandue, est que « La Science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte ». Cette conception a été relativement mise en œuvre dans la recherche publique fondamentale en France pendant les fameuses trente glorieuses (encore que, même à cette époque, le CEA, l’INRA, l’ORSTOM… échappaient à cette logique, sans compter, bien sûr, la recherche privée). Le CNRS était un organisme de prospective scientifique, démocratique de surcroit. Dans ces circonstances, « la société » faisait ses choix, par le biais des industries, donc les choix portaient essentiellement sur les techniques. Et les exemples abondent dans toute l’histoire des sciences, où ce sont les besoins d’application qui ont dirigé les recherches scientifiques elles mêmes (le « pilotage par l’aval »). En temps de guerre, les efforts de recherche sont dirigés de façon exclusive vers les efforts de guerre (pensons à la bombe atomique). Plus récemment, la guerre économique, que se livrent actuellement les multinationales, par États interposés, a fait surgir le concept d’ « économie et société de la connaissance », où les sciences sont au service de ce qu’ils appellent « l’innovation », base de la compétitivité financière des entreprises. Elle en est même un des piliers.

Pour parvenir à cette économie de la connaissance ont été mises au point des méthodes très efficaces pour contraindre les sciences à se mettre au service quasi exclusif de la compétitivité, donc du profit. Cela passe par les appels d’offres, ou les programmes scientifiques financés. Les choix ne se font donc plus au seul niveau technique, ils se situent à présent dès le niveau scientifique, et le terme de techno-science résume ce processus. Mais ils restent, plus que jamais entre les mains et au service des grandes Sociétés, et non pas de « la société ».

Une pensée simpliste subordonne toujours l’un des aspects à l’autre : ou bien la science ne peut être qu’autonome, la société se contentant d’utiliser ce qu’elle trouve, ou bien la Science devrait être entièrement soumise à la société (qu’il s’agisse d’ailleurs du marché ou de la société civile au sens large), qui pilote toute la recherche à travers la politique scientifique. Il est vrai qu’à l’heure actuelle, la nécessaire autonomie des chercheurs est terriblement mise à mal, ce qui rend la lutte pour retrouver de l’autonomie une priorité des travailleurs scientifiques ; mais cette lutte est fragile, mal comprise du public, et s’attaque essentiellement aux conséquences et non aux causes du mal. Il serait non seulement mieux compris, mais surtout plus efficace, de rechercher les meilleures interactions entre autonomie et liens avec la société, tant au niveau scientifique, qu’au niveau technique.

En réalité, autonomie et dépendance sont toujours intimement liés parce que les sciences d’une part et les techniques d’autre part sont les instruments par lesquels la société occidentale s’approprie les connaissances en vue de la maîtrise sur le monde. C’est pourquoi la politique et la gestion de la science (et par là même la manière dont elle est enseignée), reflètent la nature de la société à un moment donné. Plus encore, en raison du temps long de la recherche, la science d’aujourd’hui prépare la société de demain. Pensons aux énergies renouvelables : ce n’est que par un effort réel de recherche (à la fois scientifique et technologique) dans ces domaines que l’on pourra remplacer les énergies polluantes.

Les sciences déterminent à un moment donné les possibles, mais la politique de la science, en choisissant parmi ces possibles, va non seulement les diriger et les développer dans le sens choisi par cette politique, mais, assez rapidement tendre à ne faire considérer comme scientifiques que les questions ainsi favorisées. La politique de la science se traduit, à l’heure actuelle, de deux manières : des choix dans les directions de recherche, pour les canaliser vers des recherches « rentables », conformément à la conception dominante des besoins de l’économie capitaliste, et des méthodes de gestion de la recherche et de ses personnels pour les rendre malléables à la politique scientifique. Ce sont ces méthodes de gestions qui se traduisent par toutes les mesures (la LRU, la création de l’ANR et de l’AERES) qui ont été imposées malgré les luttes des travailleurs scientifiques, et qui limitent de façon absolument dommageable l’autonomie scientifique. Ces méthodes modifient les sciences en profondeur pour les mettre au service des besoins de la compétitivité. Mais les personnels de la recherche publique ne sont pas nécessairement les mieux placés pour mesurer l’ensemble de dégâts, ou le « manque à gagner social », ou les problèmes éminemment politiques, posés par le dogme de la compétitivité. C’est pourquoi la science et la technique ne peuvent pas être l’apanage des seuls scientifiques ; c’est pourquoi ce sont des enjeux politiques, à la fois pour la société d’aujourd’hui, et, à cause du temps long de la recherche, pour la société de demain : des enjeux qui doivent notamment permettre de rendre l’État à sa fonction essentielle d’organisateur du temps long. D’où notre attachement, en particulier, à l’idée de planification écologique, qui comporte évidemment un volet de recherche non négligeable : seule une telle planification permettra de fixer démocratiquement des lignes d’horizon dans une société qui n’en a pas, de discuter sur ce qui est important, sur ce qui est urgent ou pas, donc de ramener la vie de la société dans la délibération collective. Nous vivons le règne du court terme : l’activité d’une entreprise est guidée par des bilans tous les trois mois, le cycle politique s’est raccourci, le cycle médiatique est à la frontière du collapse entre l’instantané et une durée de visibilité de 24 heures. Tout le pouvoir est dans le temps court. La planification, c’est le retour de la maîtrise collective sur ce qu’on organise. C’est rétablir les droits du temps long comme norme de l’activité humaine.

Finalement, tout tourne autour d’une question à la fois politique et scientifique : « les sciences, pour quoi faire ? ». Et la réponse ne peut être qu’à la fois politique et scientifique, en mariant autonomie de la recherche et prise en compte politique des besoins de la société :

  • 
L’autonomie, sans laquelle il n’y aura pas de réelles découvertes, donc pas de possibilité de résoudre certains problèmes actuellement insolubles et même à terme pas de véritable recherche scientifique. Le besoin de connaissance est un besoin distinctif de l’Humanité, la connaissance est donc un bien commun, et la liberté de la Science doit être une des composantes de la politique scientifique. (Ce qui ne veut pas dire que la Science soit le seul canal de la connaissance!)
  • L’évaluation des besoins de la société, qui requiert une approche démocratique profonde, une véritable politique de la science (c’est à dire la définition, éminemment politique, des grandes priorités scientifiques) qui doit être arrachée à la seule domination des marchés, par une démocratie renouvelée des institutions (dont il est possible de penser qu’elle influera, en retour, sur la nature de la science, ne serait-ce qu’en augmentant la pluralité des approches et des démarches scientifiques).

À cette question (les sciences, pour quoi faire ?), la réponse de l’économie libérale est sans ambiguïté : les sciences pour augmenter la compétitivité et le profit. C’est pourquoi nous refusons de considérer, comme le font sans examen et sans nuance la plupart des responsables politiques, que l’innovation et la compétitivité sont bien les besoins les plus importants actuellement, et que les sciences doivent être à bon droit réquisitionnées dans cet effort.

Dans le cadre du programme « l’humain d’abord », nous voulons donc, a contrario, répondre à cette question selon le schéma général suivant : la science, comme outil d’une connaissance s’élargissant toujours, doit pouvoir, pour partie, avancer sous sa propre impulsion, sans autre objectif que la connaissance (c’est l’exigence indispensable d’autonomie de la recherche). Mais, et de façon indissociable, la science au service de la société que nous voulons doit aussi (donc pas exclusivement) faire partie du programme politique. Et c’est là que l’imagination et l’expérimentation doivent être au pouvoir à gauche, ce qui demande une participation active des citoyens comme des chercheurs, dans le cadre d’une politique démocratique de la science. Cela nécessite la possibilité de mettre en œuvre une multiplicité d’expériences, de coopérations, de réflexions, et d’institutions, associant le plus étroitement possible scientifiques, citoyens, politiques (élus). Et pour cela, il est nécessaire d’organiser la rencontre des volontés scientifiques, citoyennes et politiques.
 C’est pourquoi le programme partagé, en pointe sur les propositions concernant les réformes de Sarkozy dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche (qui ne sont que la conséquence des choix économiques dits « économie de la connaissance »), propose en même temps un véritable tournant dans la démocratisation des sciences et des techniques.

Ainsi et par exemple, nous voulons inscrire dans la Constitution le droit des citoyens à intervenir dans le développement de la recherche. Nous garantirons la création de forums citoyens des sciences et de la technologie, dotés du pouvoir d’enquête, dès lors que les populations concernées en feront la demande. Leur composition sera représentative de tous les acteurs de la vie publique. Travaillant aux côtés des instances de recherche existant dans les territoires, leur travail, évalué par des scientifiques, donnera lieu à un rapport annuel examiné par l’Assemblée nationale. Le gouvernement sera tenu d’y répondre. Cette proposition, nous pensons l’avoir montré, n’est en rien contradictoire avec l’exigence irréductible de l’autonomie des scientifiques. Elle répond à la nécessité d’une élaboration démocratique des choix de recherche et d’innovation, qui pourrait également se faire, à échelle plus large, par la préparation sur un rythme quadriennal d’une loi d’orientation et de programmation de recherche développement, qui serait l’équivalent national du « programme cadre » européen (PCRD). Ce processus s’inscrirait dans le jeu démocratique par le lancement d’un appel à propositions de priorités de recherche, ouvert à l’ensemble des chercheurs publics et des acteurs sociaux. S’ouvrirait ensuite un large débat public (chiffrage, priorisation, etc.) structuré autour d’un processus participatif de type conférences de citoyens (telles qu’inventées au Danemark dans les années 90). En résulterait  un avis proposant les grands arbitrages du programme cadre national de recherche-développement, avec obligation de prise en considération du rapport de la conférence par le gouvernement et le parlement. Le programme quadriennal de recherche-développement serait ensuite adopté comme loi de programmation de la recherche au terme d’un ample travail parlementaire, suivi d’un débat parlementaire.

Dans cette perspective, il sera également nécessaire de renforcer et de réformer l’OPECST, aujourd’hui marginalisé par la faiblesse de ses moyens, la discontinuité de ses travaux liés à la seule demande parlementaire, son insuffisante association à l’élaboration des politiques du gouvernement qui agit avec ses propres « experts ». Outre sa fonction actuelle de débat et de rédaction de rapports sur des enjeux scientifiques et techniques, l’Office devrait constituer le cadre organisationnel des forums et conférences citoyennes, et devrait pouvoir répondre à des saisines émanant de l’administration, du Conseil Economique et Social, ou du monde associatif.

L’accès citoyen à la recherche, et plus généralement la redistribution sociale des capacités d’innovation, d’expertise et de recherche dans la société, pourrait passer également par le développement, sur le modèle néerlandais, des Boutiques de science (comme celle de l’ENS de Cachan), qui offrent à des groupes de citoyens (associations, collectifs, syndicats…) un accès gratuit ou modique aux connaissances scientifiques et technologiques. L’objectif serait de faire converger de telles initiatives vers la mise en place d’un réseau du « tiers-secteur scientifique », c’est-à-dire de toutes les organisations non gouvernementales  (ni institutions étatiques ni firmes privées) impliquées dans la production d’expertises et de recherches. Une telle convergence est nécessaire afin de donner droit de cité (au sens fort) à la construction de savoirs alternatifs, c’est-à-dire sortant des cadres thématiques, paradigmatiques et méthodologiques qui dominent les institutions de recherches publiques et privées (ex. le paradigme de l’essai thérapeutique lourd randomisé critiqué par le mouvement SIDA, le dogme de l’innocuité des « faibles doses » en radioprotection, le paradigme réductionniste et productiviste de la recherche agronomique, sans parler des paradigmes hégémoniques orthodoxes en sciences économiques, etc.), et différant aussi des savoirs classiques par leur caractère et leur pertinence parfois locales. Cela sans remettre en cause l’autonomie des laboratoires de recherche fondamentale, puisque le tiers-secteur scientifique aurait son mot à dire surtout dans les secteurs de la recherche finalisée et dans un nombre limité de disciplines ; d’autre part, ouvrir la possibilité aux laboratoires publics d’obtenir des financements pour des projets avec des acteurs de la société civile à buts non marchands, ou ouvrir la possibilité à des chercheurs d’être détachés dans des associations, c’est ajouter un degré de liberté aux chercheurs publics et non leur en retirer : c’est un outil puissant pour éviter le monopartenariat imposé aux chercheurs publics avec des acteurs économiques à buts lucratifs. Et la priorité est bien sûr, et sans ambiguïté, la revendication d’une recherche publique forte.

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Eva Joly : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Il faut d’abord souligner que  c’est à la communauté scientifique de décider de l’essentiel de ses orientations, de même que l’industrie est autonome dans ses décisions. L’indépendance de la recherche est un gage de fécondité et une nécessité pour que la société puisse trouver des réponses objectives à ses questions. De ce point de vue, les multiples moyens de contrôle que le gouvernement met en place (contrôle politique de l’ANR, appels d’offre à répétition sur des sujets non débattus, agence d’évaluation managériale, etc) sont extrêmement inquiétants : c’est une dérive avec laquelle je romprai résolument. Cela étant posé, les citoyens et la société doivent pouvoir pointer des directions dans lesquelles il convient de porter un effort particulier, et également pouvoir, si ce n’est bloquer, en tout cas encadrer des sujets qui pourraient être problématiques à long terme. Je pense par exemple aux nanotechnologies, qui sont porteuses de promesses immenses, mais aussi de dangers très concrets pour la société (dispersion de particules hautement réactives chimiquement, atteintes à la vie privée…), et dont le développement actuel dans une logique de commercialisation rapide, avec des études d’impact dérisoires et arrivant très tardivement, est une aberration du point de vue éthique. Les politiques sont légitimes pour mettre en place de telles priorisations, à condition que cela se fasse dans le cadre d’un débat démocratique. Ce débat peut être géré au niveau du Parlement, mais il doit plus généralement être étendu à toute la société via des mécanismes de participation nouveaux. Les conférences de citoyens pourraient jouer un rôle important dans un tel système.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

N’étant pas moi-même de formation scientifique, je m’appuie d’abord sur un certain nombre de personnes actives dans la commission Enseignement supérieur Recherche au sein d’Europe Ecologie les Verts. Bien évidemment, j’ai également des contacts avec toutes sortes d’organisations parmi lesquelles les associations occupent une place importante.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

En matière scientifique comme en politique, les conclusions sont rarement définitives. Il faut en permanence intégrer de nouveaux éléments, des retours d’expériences… Définir une politique s’appuie sur ces éléments d’actualité mais découle aussi et d’abord d’une vision globale de la société, d’un cap que l’on souhaite prendre. C’est d’ailleurs une des spécificités de l’écologie que de porter un projet global de transformation, de ne pas être seulement dans la gestion du système au quotidien. Il faut consulter bien sûr : après tout, le rôle du politique est le plus souvent d’arbitrer entre des options contradictoires. Mais s’il faut évaluer au mieux les conséquences des décisions, s’il faut éviter celles qui sont irréversibles, il faut aussi avoir le courage d’impulser en acceptant le doute raisonnable. C’est l’esprit du principe de précaution d’ailleurs, trop souvent caricaturé en principe d’inaction.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Le mythe d’une tour d’ivoire de la science tend à perdurer, même si les épistémologues ont depuis longtemps conclu que la société fait science et fait technique – tout comme la science et la technique font société. Ce relatif isolement tient aussi au fait que relativement peu de grands élus sont passés, en France, par la formation par la recherche, et que c’est tout à fait exceptionnel dans la haute fonction publique. Les deux milieux ont donc peu de porosité, et cela constitue un handicap pour le pays – je souhaite d’ailleurs y remédier en faisant du doctorat une voie d’entrée dans la haute fonction publique. Au parlement, l’OPECST fait un travail intéressant mais qui reste assez confidentiel. Je souhaite transformer cet office en un organisme beaucoup plus ouvert sur l’ensemble de la société et qui serait en mesure d’organiser des débats démocratiques en lien avec les grands choix scientifiques et technologiques.

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Jacques Cheminade : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Les sujets à traiter en priorité ont une dimension à la fois quantitative et qualitative.

Le budget global de notre recherche doit augmenter d’environ 40 % pour dépasser 3 % de notre produit intérieur brut. L’amélioration la plus immédiate à apporter à l’enseignement supérieur et à la recherche est en effet budgétaire, et le chiffre de 3 % du PIB est celui que préconisait déjà en 2000 la stratégie de Lisbonne pour la recherche et développement de chaque pays de l’Union européenne à l’horizon de 2010. Nous avons depuis reculé au lieu d’avancer.

L’Agence nationale de la recherche (ANR), qui exerce désormais un quasi monopole sur le financement de toute la recherche en France, ne doit plus être pilotée par le ministère avec une perspective de rentabilité à court terme, mais avec une vision politique d’ensemble à long terme. Il faut que la recherche fondamentale reprenne le poste de commande et que l’ANR applique les orientations du Haut conseil de la recherche scientifique et technique en lui rendant des comptes. Celui-ci ne doit pas avoir un rôle simplement consultatif mais réellement incitatif et pratiquer une veille constante par rapport à l’évolution de la recherche scientifique dans le monde.

Plus profondément, la recherche scientifique ne doit pas être séparée d’une politique d’ensemble fondée sur l’essor des capacités créatrices de l’être humain dans tous les domaines. Einstein a été le savant que l’on sait parce qu’il entretenait ses facultés créatrices en lui-même par un rapport constant avec les grands chefs d’œuvre de la musique : à la source de la création, l’art et la science doivent se nourrir l’un l’autre. Dans mon projet, la possibilité de créer et de mettre la main à la pâte dans l’art et la science doit être offerte à tous, dès le plus jeune âge. C’était la conviction de Marie Curie, Paul Langevin et, plus près de nous, Georges Charpak.

Une politique de la recherche digne de ce nom doit donc encourager l’intuition créatrice et non réduire la science à l’application mathématique de formules ou/et à l’obtention de résultats rapides. Les grands chercheurs trouvent le plus souvent des choses qu’ils n’attendaient pas au départ et dont les applications ne deviennent évidentes que lorsque les principes en sont établis.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Je m’intéresse depuis très longtemps aux questions scientifiques, notamment dans le domaine de la production d’énergie et la médecine. J’ai travaillé, en France et aux Etats-Unis, avec des scientifiques ayant participé aux recherches dans le domaine de la physique nucléaire et de l’exploration spatiale. Je lis des articles dans les médias de vulgarisation, comme La Recherche, et j’ai partagé la démarche de mes amis au sein de la Fondation pour l’énergie de fusion. Guillaume Jouve, qui est agrégé de mathématiques et enseigne actuellement à Lille, me prodigue ses conseils. Je suis avec un intérêt particulier les travaux sur les réacteurs à sels fondus du Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie (LPSC) de Grenoble. J’ai beaucoup appris en écoutant Jean Robieux et en lisant ses écrits sur la fusion par confinement inertiel (lasers). J’ai toujours défendu une politique d’exploration spatiale et, parmi les candidats actuels à la présidence, mon projet politique est, à ma connaissance, le seul à se pencher en profondeur sur ce sujet pourtant fondamental.

Par ailleurs, j’éprouve un grand intérêt pour la préhistoire, et j’ai été particulièrement consterné par la déclaration de Nicolas Sarkozy après sa visite de la grotte de Lascaux, démontrant ce que je pense depuis longtemps : que nos dirigeants politiques ont une connaissance limitée des questions scientifiques et un sens confus de l’histoire humaine. On se rappellera également l’ignorance sur la part du nucléaire dans la production d’électricité en France, affichée, dans leur débat de 2007, par les deux principaux candidats d’alors.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

J’attends de ce type d’information une vue d’ensemble de la situation et une méthode d’approche. Par exemple, savoir que dans l’histoire des sciences, la maîtrise de l’homme sur son environnement s’est toujours accompagnée du développement de formes d’énergie offrant une densité accrue de flux par unité de surface et par être humain.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Tout président de la République digne de ce nom devrait passer plus de temps avec les scientifiques qui sont à la pointe de la recherche, comme le faisaient le général de Gaulle et Pierre Mendès-France, et un peu moins avec les artistes et les romanciers à succès. Il devrait examiner ces questions en établissant un rapport constant avec le Haut conseil de la recherche scientifique et technique et un Commissariat au Plan rétabli, tout en éclairant ses connaissances auprès de jeunes chercheurs apportant des vues nouvelles dans leur domaine respectif. Peu de chefs d’Etat français ont suivi cette démarche, ce qui n’est pas sans rapport avec le niveau regrettable auquel est tombé notre budget de recherche nationale par rapport au PIB.

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Martine Aubry : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Les découvertes qui repousseront les frontières de la connaissance du vivant, de la matière et des sociétés, les thérapies qui soulageront les souffrances et sauveront des vies, les énergies qui permettront de subvenir aux besoins humains en préservant la planète, tout comme les innovations qui simplifieront le quotidien, s’inventent aujourd’hui. A l’aube du 21e siècle, nous vivons un foisonnement scientifique considérable. De vastes champs pluridisciplinaires nouveaux et imprévus émergent, savoirs et savoir-faire convergent pour développer de nouvelles technologies de pointe, rénover des activités traditionnelles ou concevoir de nouvelles organisations sociales. Les questions scientifiques et technologiques sont donc éminemment politiques, au sens fort du terme. Il faut donc une politique scientifique nationale.

Les grandes orientations de la recherche ont vocation à être soumises au débat public. Les citoyens, éclairés par un développement indispensable de la culture scientifique, doivent y être associés. C’est ensuite au gouvernement et au Parlement de déterminer les grandes orientations prioritaires et de les décliner en termes de moyens. Mais il appartient aux scientifiques de déterminer les voies et moyens de s’inscrire dans ces orientations. Ce n’est pas aux politiques de définir l’agenda de la science. A l’heure où le gouvernement de Nicolas Sarkozy cherche à mettre les scientifiques sous tutelle, nous devons rappeler notre attachement à l’indépendance de la recherche. Au final, les priorités doivent émerger d’un dialogue permanent et confiant entre les scientifiques, les pouvoirs publics, la population et les organisations, qu’elles soient syndicales ou associatives.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Je ne suis pas scientifique de formation et je ne prétends évidemment pas disposer d’une expertise propre sur tous les sujets à caractère scientifique mais j’aime la rigueur de leurs raisonnements et la fertilité de leur imagination. Le politique doit exploiter toutes les compétences des chercheurs pour bénéficier de leurs explications, de leurs interrogations et leurs doutes aussi. C’est ce que j’ai fait pendant trois ans à la tête du Parti socialiste, en renouant le lien avec les chercheurs, les intellectuels qui s’était éloignés de nous. Avec le Laboratoire des idées, dans le cadre des forums, dans la préparation du projet, ils ont été associés en permanence. De nombreux scientifiques m’entourent dans cette campagne. Comme eux, je crois qu’il faut toujours échanger et confronter les points de vue pour faire émerger une « vérité ». Le dialogue doit être constant avec d’une part les scientifiques eux mêmes mais aussi avec les associations d’alerte qui travaillent sur ces sujets, à la fois hautement politiques et hautement scientifiques – je pense au médicament, au nucléaire par exemple – et qui ont à ce titre un avis raisonné et expérimenté sur des questions qui intéressent l’ensemble de la communauté. Bien sûr, plus l’avis est le fruit d’un débat contradictoire, plus il a des chances d’être fondé. L’essentiel est de croiser les expertises.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

L’essentiel, je vous l’ai dit est de s’informer auprès de plusieurs sources indépendantes, de faire travailler les instances délibératives elles aussi indépendantes puis in fine, après une réelle concertation de prendre une décision et définir les axes programmatiques à soutenir.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Ces deux mondes s’ignorent trop souvent. La grande majorité des dirigeants politique n’a d’ailleurs pas reçu de formation scientifique et n’a pas ou très peu de culture scientifique.

Mais la défiance s’est aggravée ces dernières années et Nicolas Sarkozy porte une lourde responsabilité dans le creusement du fossé entre la communauté scientifique et les politiques. Toutes ses décisions ont été prises sans concertation : les mouvements sociaux qui se sont succédés dans l’enseignement supérieur et la recherche, particulièrement ceux du printemps 2009, montrent bien ce malaise.

Je veux un Etat qui soit partenarial et ce partenariat vaut pour le rapport à la science et au savoir. Il est donc indispensable de commencer par restaurer la confiance en redonnant aux chercheurs le temps et les moyens de chercher, mais aussi d’éclairer l’action publique. Je veux libérer leur créativité et leur redonner une capacité d’initiative. C’est pour cela que j’ai proposé d’organiser, dès 2012, des Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui réuniront l’ensemble des acteurs pour remettre à plat l’organisation de ces secteurs. On y abordera notamment la question de l’expertise et des rapports entre la science et société. Je souhaite par exemple rapprocher le CNESER du Parlement et faire le l’Office Parlementaire d’Evaluation des Choix Scientifiques et Techniques un outil indépendant du pouvoir pour qu’il puisse en toute liberté définir les  questions à traiter.

Au delà de ces questions d’organisation, pour rétablir la confiance, il faut également permettre aux jeunes de renouer avec la science, leur offrir de véritables perspectives de carrières scientifiques, développer plus encore une culture scientifique de masse et plus généralement réinscrire la science dans le champ culturel.

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François Hollande : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Le pouvoir politique ne peut être à même de définir par lui-même quels doivent être les grands choix scientifiques et technologiques pour notre pays. C’est d’ailleurs l’un des reproches majeurs que j’adresse au système actuel mis en place par la droite : depuis plusieurs années, le pilotage de la recherche se retrouve placé entre les mains d’une bureaucratie centralisée et opaque, aux techniques managériales, qui dicte ses priorités – et les financements qui en dépendent – à la communauté scientifique. Or c’est tout le contraire qu’il faut faire. Gouverner c’est choisir, bien sûr. Et je sais trancher quand il le faut. Mais cela ne doit pas se faire de manière arbitraire ou unilatérale. Tout choix scientifique et technologique doit résulter d’un dialogue constant entre le pouvoir politique et le monde de la recherche. Il faut bien distinguer le niveau politique qui, informé largement, doit fixer les grandes orientations pour lesquelles le soutien budgétaire sera fort, et le niveau de la mise en application, c’est-à-dire du choix de tel ou tel axe de recherche en particulier, qui doit être géré par la communauté scientifique. Si je suis élu président de la République, c’est ce principe qui guidera mon action. Je considère que le développement de la science et le progrès maîtrisé guideront ma réflexion et mon action.

Comment ? En restaurant la confiance avec la communauté scientifique. Non pas seulement par des mots, mais en pratique. La droite, on le sait, a usé et abusé du mot « autonomie » jusqu’à en dénaturer le sens, et elle n’a pas su – ou plutôt n’a pas voulu – instaurer un système qui respecte réellement l’autonomie de la recherche et de l’enseignement supérieur, en particulier ses temporalités spécifiques, qui ne sont évidemment pas les mêmes que celles du politique ou du monde économique. Pour en tenir compte, j’entends agir aux deux bouts de la chaîne.

En amont, je tiens à ce que l’on repense la diffusion de la culture scientifique et technique afin de sensibiliser notre jeunesse à la façon dont la science s’élabore, notamment dans le cadre de la formation de nos élites. Tout le monde, aujourd’hui, émet un avis sur les nanotechnologies ou l’énergie nucléaire. Mais combien de personnes possèdent un substrat de formation suffisant pour appréhender ces problèmes avec recul ? Combien de responsables politiques veillent à favoriser les conditions d’un débat sérieux sur ces sujets ? Il faut donc mieux former et mieux informer, tout en favorisant le recrutement d’un plus grand nombre de docteurs au sein de la fonction publique et des grandes entreprises, ainsi que dans l’administration dont ils sont absents, afin de familiariser les esprits avec les modes de fonctionnement de la recherche.

En aval, il faut mettre fin à cette méfiance clairement affichée par le pouvoir actuel et ne pas hésiter à faire confiance a priori aux scientifiques de nos universités et de nos organismes de recherche, pour faire le choix des terrains qui méritent d’être explorés. Dans la décision, il faut ensuite prendre soin de distinguer les projets lourds (grands instruments, satellites, projets de numérisation, coopérations internationales…), qui nécessitent une véritable programmation, et les projets à plus court et moyen termes, pour lesquels il convient de laisser une large place à l’initiative individuelle (ce qu’on appelle les « projets blancs »). Et s’il importe de promouvoir les recherches portant sur les grandes questions sociétales (environnement, énergie, santé…), il est tout aussi essentiel d’avoir à l’esprit la richesse, non prévisible, de la recherche fondamentale. Ce n’est pas en perfectionnant la bougie que l’on a inventé l’ampoule électrique !

Confiance a priori donc, qui doit aller de pair avec une évaluation a posteriori. Pas au sens où le pouvoir actuel l’entend, c’est-à-dire d’un système de notation calqué sur celui des agences du monde bancaire, dont on perçoit aujourd’hui toutes les limites. Mettre des A+ et des B- pour évaluer l’apport de la théorie de la relativité d’Einstein ou de la triple temporalité braudélienne serait complètement absurde. Ce qu’il faut, c’est une évaluation constante, transparente et qui surtout soit débattue au sein d’instances représentatives démocratiquement élues, au sein du monde des universités et de la recherche, et, côté politique, au sein de l’Office parlementaire de l’évaluation scientifique et technique.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Une position et des propositions doivent se fonder sur une conviction. Et celle-ci ne peut se forger qu’à partir de l’ensemble des éléments que vous citez. Comment pourrais-je décider seul en ayant la prétention de maîtriser des sujets auxquels certains chercheurs ont parfois consacré leur vie ? Quand je parle « science », je ne prétends donc évidemment pas m’appuyer sur mes seules connaissances. A l’Assemblée Nationale j’ai de nombreux échanges avec mes collègues de l’OPECST qui réalisent un travail sérieux et approfondi sur les thèmes scientifiques et technologiques soumis à débat. Je cherche encore moins à m’en remettre à « l’opinion publique » ou aux « médias traditionnels ». Je ne crois d’ailleurs pas que les Français attendent d’un élu, et plus encore d’un président de la République, qu’il soit omni-compétent. Sur ces questions difficiles, il faut savoir s’entourer et à savoir écouter des positions contradictoires. Il est important d’organiser des enquêtes et des débats publics, recevoir et écouter les associations en prise avec les intérêts et les préoccupations de la population. En quelque sorte il convient de mieux associer le politique, l’expert et le citoyen.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

Une décision publique ne peut émerger qu’après un débat ouvert qui soit aussi contradictoire et organisé démocratiquement afin que les différentes conceptions d’un même problème scientifique puissent s’exprimer. Sur tout sujet complexe, c’est la seule façon de posséder une vue d’ensemble qui permette de trancher sans être l’otage d’un lobby particulier, ou d’une expertise qui serait porteuse d’un conflit d’intérêts.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

L’actuel président de la République a méprisé publiquement la communauté dans un discours resté célèbre et largement critiqué, jusqu’à l’Académie des sciences ! Son choix d’instaurer un système généralisé de concurrence entre les acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche, parfois sur un même territoire, au lieu de promouvoir des logiques de coopération et de synergie, est révélateur de l’idéologie qui sous-tend toute son action. Il faudra donc réaffirmer la confiance du monde politique envers la communauté scientifique, mettre en place de véritables lieux de concertation. Il y a beaucoup à reconstruire en dialogue permanent avec les universités et les organismes de recherche. Des assises de l’enseignement supérieur et de la recherche seront organisées au niveau national et régional dans cet esprit de dialogue et de confiance retrouvée.

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Arnaud Montebourg : « Modes de décision » en matière scientifique et familiarité avec la science

L’agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, enjeux émergents, questionnements propres à la culture du parti et exercices de prospective stratégique.

>> En ce qui vous concerne, comment définissez-vous les sujets à traiter en priorité en matière de science et technologie ?

Il faut se garder de considérer qu’il y a d’un côté des sujets qui concernent la science et la technologie, de l’autre des sujets qui n’y seraient pas liés. La plupart des sujets auxquels un responsable politique est confronté ont un lien avec la science et la technologie, en incluant les sciences humaines et sociales. Et je pense justement que le futur Président de la République doit considérer la science comme faisant partie intégrante de sa réflexion, et pas comme un sujet à part, qui devient annexe.

Je souhaite, si je suis élu, fonder les politiques publiques sur des consultations plus importantes des chercheurs afin de valoriser socialement la recherche. Chaque loi sera précédée d’une phase de consultations pendant laquelle tous les chercheurs pourront apporter leur contribution, qui sera rendue publique, afin d’éviter qu’un courant de pensée n’écrase les autres. L’emploi de docteurs dans la haute-fonction publique provoquera un changement de mentalité et un lien plus étroit avec les connaissances les plus actuelles.

Je souhaite également mettre en place un conseil scientifique permettant de donner des éléments d’analyse quand un sujet arrive sur le devant de la scène (Fukushima, la bactérie e.coli…). Mais je souhaite aussi que ce conseil anticipe les sujets émergents, qui n’occupent pas la première page des journaux mais deviennent importants. Il ne faut pas seulement réagir, il faut aussi anticiper, ce qui est rarement fait.

>> À partir de quoi construisez-vous vos positions et propositions sur les sujets à caractère scientifique ? Vous reposez-vous sur une culture ou formation personnelles, sur la presse spécialisée, sur les médias traditionnels, sur des conseillers spécialisés (précisez leur parcours), sur un dialogue direct avec des scientifiques, sur l’opinion publique, sur les rapports d’experts, sur les arguments d’associations ou entreprises ?

Ma culture est juridique, et en soi c’est une façon de regarder le monde, complémentaire avec d’autres approches. Je travaille avec des chercheurs, dans des domaines très différents : biologie, économie, droit, sociologie, mathématiques, etc. Mais aussi des citoyens qui apportent un éclairage singulier. Je suis un adepte du travail collectif. La 5ème République touche à sa fin ! Cette idée d’un président tout-puissant, et donc tout-savant, est archaïque. L’important pour moi est de pouvoir solliciter à tout instant des personnes qui apportent un regard pertinent et original sur les questions sur lesquelles je travaille. Par ailleurs, je me méfie des courants de pensée hégémoniques. On l’a vu en économie, la domination de l’école de Chicago nous a conduits à une crise dont nous ne sortons pas. L’irruption des « économistes atterrés » dans le débat public est une chose salutaire. On touche ainsi à ce qui me semble essentiel : être capable d’entendre les points de vue les plus divers, pour pouvoir arbitrer. Sans quoi c’est le règne de quelques experts, et le renoncement de la politique.

>> Qu’attendez-vous comme type d’information pour commencer à former une politique : des conclusions définitives, une vue d’ensemble de la situation, des pour et contre… ?

On ne peut pas toujours attendre. Et les conclusions sont rarement définitives, en science, on le voit bien avec les récentes découvertes au CERN qui pourraient remettre en cause certains éléments de la théorie de la relativité, s’ils sont confirmés. En revanche, comme je l’ai déjà écrit, il est essentiel d’avoir sur chaque sujet la diversité des points de vue, des façons d’envisager la question. Par exemple, en ce qui concerne les questions énergétiques, il faut associer des points de vue issus de la physique, de la biologie, de l’économie, de la géographie, de la psychologie, etc. Tout cela donne une responsabilité encore plus grande au politique, qui s’est parfois réfugié derrière le pouvoir des experts. Je considère à l’inverse que les experts sont là pour éclairer le débat, pas pour en prédéterminer les conclusions.

>> Comment décririez vous le rapport entre le monde de la science et celui de l’action publique ? Avez-vous suffisamment accès aux informations nécessaires voire au acteurs concernés ? Que proposeriez vous pour faire évoluer ce rapport ?

Actuellement, ce rapport est mauvais. D’abord parce que le gouvernement est en défiance vis-à-vis des chercheurs. Cela a atteint son apogée lors du célèbre discours de Nicolas Sarkozy en janvier 2009, où son mépris a éclaté au grand jour. Il y a une institution placée auprès du Premier Ministre, le Haut Conseil de la Science et de la Technologie, qui n’est quasiment pas sollicitée. Enfin, le rapport aux scientifiques se fait essentiellement par le biais de l’expertise, où c’est le pouvoir qui choisit ses experts, et peut laisser à l’écart des chercheurs dérangeants. Un problème important est celui des statistiques publiques. On assiste à une rétention d’information du gouvernement, qui utilise les services statistiques pour ses fins plutôt que ceux-ci soient au service du public. Très concrètement, cela occasionne des retards importants dans la diffusion d’information sur la démographie scolaire, par exemple, pour éviter que les suppressions de postes dans l’éducation nationales ne soient rendues publiques en même temps que des statistiques montrant l’augmentation du nombre d’élèves. L’accès aux données statistiques est réservé à quelques chercheurs conventionnés avec le gouvernement. Comment peut-on faire de la science dans de telles conditions ?

Dans mon département, j’ai décidé d’ouvrir et de partager les données publiques dont le Conseil Général dispose par le biais du projet « Open data 71″, représentant des millions d’informations sur des thèmes divers. Cette démarche permet aux citoyens de pouvoir consulter, comparer et analyser des données ; donc de pouvoir acquérir de la connaissance et de participer aux débats. A l’échelle nationale, je souhaite donner une véritable indépendance aux institutions qui s’occupent des statistiques publiques, et ouvrir les données aux citoyens, donc aux chercheurs.

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