Publications en accès libre : la guerre est déclarée

On peut beaucoup critiquer le bilan d’Obama, mais son action en matière de sciences est plutôt allée dans le bon sens.

Il y a certes eu l’annulation quasi-immédiate des restrictions de la recherche sur les cellules souches imposées par Bush, mais il y a aussi eu beaucoup de mesures structurelles qui auront des effets très bénéfiques sur le long terme. L’une d’elles est la reprise en main et la réorganisation par des scientifiques du Department of Energy avec à sa tête Steven Chu, prix Nobel de physique se consacrant maintenant à la recherche sur le climat.

Mais à l’heure de la campagne de réélection, une menace venant de son propre camp plane sur une mesure phare de ces 3 dernières années ( prise par W juste avant son départ), et pourrait avoir des conséquences fâcheuses sur toute la recherche mondiale.

En Avril 2008, donc, une décision capitale est prise pour favoriser l’accès au public américain à la recherche scientifique. L’idée est la suivante : de nombreuses recherches sont financées par des fonds fédéraux (i.e. publics). Or, ces recherches sont publiées bien souvent dans des revues qui, elles, sont payantes. Si bien que le public américain n’a virtuellement pas accès aux recherches qu’il a pourtant financées plusieurs fois (via les fonds de recherche, mais aussi les salaires des professeurs effectuant la recherche, écrivant les articles, et faisant le travail de revue par les pairs). La loi d’Avril 2008 vise à corriger cette anomalie en rendant obligatoire la publication en accès libre de toute recherche financée sur les fonds du NIH (National Institute of Health). Comme le NIH est la principale agence de financement de recherche US, c’est une grande partie de la recherche en biologie et en médecine qui doit être partagée.

Concrètement, la loi stipule que les articles concernés doivent être disponibles au public (sur pubmed) quelques mois après leur publication. Cette démarche tend aujourd’hui à se généraliser : Pascal Lapointe dans son billet sur le sujet rappelle notamment que dès 2005 le Wellcome Trust avait imposé cette pratique , tandis que le gouvernement anglais a récemment annoncé qu’une politique similaire serait bientôt mise en place. [On attend toujours dans cette campagne électorale un signe des pouvoirs publics côté français, voire européen sur le sujet].

En toute objectivité, cette politique lèse évidemment les revues scientifiques, dont le premier d’entre eux, Elsevier. La contre-attaque a eu lieu le 16 Décembre dernier, avec le dépôt du Research Works Act au congrès US. Le but de cette loi est d’en finir avec ces politiques Open Access après plusieurs mois, en imposant un accord obligatoire de l’éditeur d’un article pour qu’il soit diffusé en accès libre. Cette loi est soutenue par de nombreux éditeurs, comme Elsevier donc, mais aussi l’AAP (l’organisation des éditeurs américains) et, de façon plus ou moins surprenante, des associations savantes comme l’AAAS, qui publie Science.

Les événements se déroulent depuis plus d’un mois, et la blogosphère scientifique est en émoi, avec, à sa tête, Michael Eisen, prof à Berkeley, co fondateur de PLoS et grand défendeur de l’Open Access. Durant toute cette séquence, le cynisme quasiment assumé des éditeurs scientifiques a été ébouriffant.

D’abord, ce n’est pas une surprise, mais on a rarement vu aussi clairement l’intervention de grands groupes privés dans le processus législatif, et les relations malsaines entre représentants du peuple et puissances financières. Le texte du RWA est porté par la démocrate Carolyn Maloney, de l’état de NY. Il se trouve que Maloney a reçu des dons importants pour sa campagne de pas moins de 12 gros pontes d’Elsevier. Plus étonnnant : après avoir soulevé ce lièvre dans ce billet, Eisen a reçu une réponse d’Elsevier sur son blog. Réponse qu’il a comparée à un texte publié par Carolyn Maloney dans cet autre billet. Nul besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que ces deux textes ont été écrits probablement par la même personne, utilisant les mêmes éléments de langages et les mêmes tournures syntaxiques. La collusion est patente et ne se résume pas à quelques lignes et lois rédigées.

Ensuite, ce qui est le plus effarant pour moi reste la teneur des arguments des éditeurs scientifiques pour défendre leur point de vue. On pourra trouver un résumé succinct dans cette lettre au NYTimes en réponse à cette tribune d’Eisen :

Mr. Eisen understates the value added to medical research articles by journals such as ours. Peer review is invaluable in selecting the highest impact medical research and improving its quality before publication.

There is also important value added by our staff editors, statisticians and graphic designers, among others.

Il faut se pincer pour y croire, et moi-même j’ai dû relire plusieurs fois ces arguments développés un peu partout par Elsevier et d’autres. Les éditeurs scientifiques estiment qu’ils doivent être rétribués car ils fournissent de la valeur ajoutée en organisant la revue par les pairs des articles, ce processus d’évaluation et de sélection des articles scientifiques. Sauf que les acteurs majeurs de ce processus, les experts évaluant les articles sont bien évidemment les scientifiques eux-mêmes, ceux qui doivent abandonner leur copyright, payer pour publier et lire leurs propres articles, et passer un temps précieux à ce processus de revue, temps qu’ils pourraient consacrer à leurs recherches ou à la formation d’étudiants. Tout cela, bien évidemment, gratuitement : on n’a jamais vu un éditeur rétribuer une université ou un chercheur pour une revue d’article.

Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que le processus de revue par les pairs est TOTALEMENT gratuit : il y a évidemment des petites mains qui organisent le tout, sélectionnent les referees, etc… Mais, si l’on parle de valeur ajoutée de la revue par les pairs, il est difficielement contestable que la valeur ajoutée des commentaires d’experts scientifiques professionnels est énorme. Lorsqu’une entreprise privée souhaite embaucher un professeur d’université comme consultant, les sommes déboursées tournent autour de la centaine de dollars/d’euros par heure de travail. Quand on sait qu’un article de journal bien reviewé demande de l’ordre d’une journée de travail à un revieweur, et qu’il n’est pas rare qu’un article soit reviewé 4-5 fois par des scientifiques avant publication, on peut donc estimer qu’environ 4 à 5 mille dollars de valeur ajoutée sont fournis gratuitement par les reviewers. Il se trouve que cette valeur de 5000 dollars correspond à peu de chose près au bénéfice moyen réalisé par article pour une revue scientifique (chiffre donné sur le twitter d’Eisen).

Pour conclure, le RWA est une manoeuvre législative scandaleuse, visant à protéger un monopole économique reposant largement sur la bonne volonté à la fois des acteurs de la communauté scientifique et du grand public finançant les recherches, et constituerait un incontestable frein à la diffusion de la connaissance scientifique. Pour cette raison, on ne peut que souhaiter son échec. Et déplorer également qu’un enjeu si important pour la science, la recherche et l’innovation, source de croissance et de développement futurs, ne mobilise guère plus qu’une poignée de blogueurs geeko-scientifiques en période électorale en France comme aux US.

Article initialement publié sur Matière vivantes

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