Peut-on réconcilier la science, le doute et l’académie ?

Stéphane Foucart, journaliste scientifique du journal Le Monde, montre une certaine vision du fonctionnement des sciences en société dans  son article La science, le doute, et la faute de l’Académie du 13 novembre 2010. Je voudrais revenir sur cet argumentaire à travers une modeste analyse de ses limites.

Selon l’auteur, le rapport « Le changement climatique » de l’Académie des sciences, publié le 26 octobre 2010, aurait été accueilli comme une réfutation unanime des thèses climato-sceptiques. Le journaliste propose alors de montrer qu’une autre analyse est possible : l’académie des sciences aurait commis une faute en ayant accepté d’organiser ce débat scientifique.

Avant de revenir sur l’analyse de Stéphane Foucart, remettons cette affaire dans son contexte en n’oubliant pas que la ministre de la recherche avait chargé l’institution de répondre par ce débat à l’appel (avril 2010) signé par 600 « climatologues » français.

La victoire indéniable des climatosceptiques ?

Dès les premières lignes de son article, le journaliste exprime sa vision d’une controverse scientifique : il s’agit pour lui d’une bataille bipolaire entre deux écoles de pensée scientifique. Selon lui, cette bataille était perdue d’avance pour les solaristes (1) et plus généralement pour ceux qui remettent en cause la très probable responsabilité de l’homme dans l’évolution climatique récente (principale conclusion du Résumé à l’attention des décideurs publié par le GIEC en février 2007).

Pour Stéphane Foucart, même si la victoire de l’argumentaire des scientifiques carbocentristes (2) est évidente, le traitement de cette affaire par l’Académie aurait conduit à la victoire indéniable des climatosceptiques sur le terrain politique.

La vision que présente l’auteur du fonctionnement des sciences en société est dichotomique : il y aurait deux univers bien distincts, celui des sciences, autonome et désintéressé, et celui de la société, territoire des opinions et des conflits d’intérêts. Or la sociologie des sciences montre que dans la dynamique des controverses, les relations sont complexes entre ces deux univers.

Mais admettons… en organisant le débat du 20 septembre 2010, l’Académie des sciences aurait laissé croire à l’opinion publique que la controverse s’imposait d’un point de vue scientifique. Pour le journaliste, aucun argument scientifique ne justifiait de débattre entre scientifiques de la responsabilité de l’homme dans l’évolution climatique récente, ce qui revient à considérer, comme il l’exprimait déjà le 21 février 2007, à la suite de la Conférence de Paris, que le débat est clos et que le réchauffement anthropique est un fait.

Les deux présupposés du journaliste scientifique

Dans cet argumentaire, on voit apparaître deux présupposés discutables. En premier lieu, les publics seraient influençables (et démobilisables ?) par l’expression d’un doute (3). Cependant, si toute l’économie de la publicité repose sur le postulat que les médias influencent leurs publics, les travaux de la sociologue Marie-Pierre Fourquet (1999) illustrent que cette vision de l’existence d’influences fortes sur les publics est discutable.

Il faut ici s’interroger sur toutes les origines possibles d’un rejet du consensus par une partie de la population. Ne serait-il pas lié au manque de transparence sociale de l’expertise scientifique, ce qui suppose une délégation de confiance aveugle envers les scientifiques désignés par les décideurs comme experts ?

Deuxièmement, les sciences seraient une industrie produisant des connaissances à travers des débats réservés à des scientifiques hyperspécialisées dans un domaine. Un peu d’histoire et de socio-épistémologie des sciences suffirait à démontrer que cette vision est largement discutable, comme le montre par exemple, l’émergence du paradigme de la dérive des continents.

Il est évident qu’on ne peut prétendre qu’un journaliste scientifique, tout comme un enseignant ou tout autre médiateur de sciences, mais également un chercheur en sociologie, même s’il a une solide formation initiale en sciences, ait une pratique quotidienne des sciences à propos desquelles il développe un discours public. Certes. Mais je pense que Stéphane Foucart commet une erreur lorsqu’il exprime une telle vision du fonctionnement des sciences en société.

Son devoir serait plutôt d’éclairer l’opinion sur la dynamique sociale des sciences, comme le précise d’ailleurs la charte du journalisme et les enquêtes 2005 de Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information. Notre devoir de médiateur scientifique, c’est selon moi de montrer sur quelle(s) éthique(s) se fonde(nt) la pratique scientifique, les implications sociales de cette pratique, ses limites, et les moments ou espaces publiques dans lesquels cette éthique est reconfigurée, en cherchant les raisons de cette reconfiguration.

Réconcilier le doute et la certitude

L’article de Stéphane Foucart confirme une certaine vision « asociale » des sciences. Selon lui, l’affaire aurait réussi à faire penser que « les scientifiques ne sont pas tous d’accord ». Plutôt qu’une victoire indéniable des climatosceptiques, ce serait selon moi la victoire d’une vision des sciences plus réaliste, une vision qui ne met pas en danger leurs places dans notre société et ne leur fait pas courir le risque d’un discrédit social.

En effet, comme le précise le sociologue Roqueplo (1993), dans son ouvrage sur les limites de l’expertise climatique, il faut considérer qu’un diagnostic scientifique incertain n’est pas pour autant un diagnostic auquel on ne fait pas confiance. En recherchant désespérément des faits justifiant la clôture des controverses, il existe un risque dont il faut prendre la mesure. Sans la réconciliation entre doute et certitude, sans la confiance raisonnée et raisonnable dans le travail des scientifiques, c’est la fiabilité même des connaissances qui finit par être objet de doute (Roqueplo,1993).

L’idéologie de la compétence du spécialiste

Dans la suite de son article du 13 novembre 2010, Foucart aborde la question des spécialistes scientifiques du climat : l’absence de leur représentativité à l’Académie des sciences aurait conduit à biaiser les analyses scientifiques. Ce qui le chagrine le plus, c’est l’incompétence et la profonde méconnaissance de certains académiciens, étrangers au sujet, ayant pourtant participé au débat. Certains seraient même allés jusqu’à faire d’énormes confusions en mobilisant des connaissances extraites du film catastrophe américain Le Jour d’après (2004) !

Mais de quel(s) spécialiste(s) parle-t-on ? Faut-il être un hyperspécialiste des techniques géochimistes ou géophysiciennes pour pouvoir débattre et analyser des argumentaires contradictoires sur la question de la responsabilité de l’homme dans l’évolution climatique récente ? Ou ne suffit-il pas, comme je le pense, d’avoir une pratique quotidienne et confirmée des sciences et de leur fonctionnement, de s’informer des résultats et travaux en cours, pour pouvoir juger de la fiabilité et de la tangibilité des preuves avancées ?(4) C’est en tout cas l’image, peut être naïve, que je me fais de la place des académiciens français dans cette institution.

L’opacité socioscientifique du débat

Je rejoins cependant Foucart lorsqu’il dénonce l’opacité du débat à l’Académie des sciences et du rapport associé. En effet, ce travail correspond très peu aux canons de la démarche scientifique, et c’est ce qui me semble le plus gênant dans cette affaire : autour de la question climatique, peut-on, comme le fait d’ailleurs le GIEC lors de son assemblée plénière pour l’adoption du Résumé à l’attention des décideurs, fermer à clé les portes des négociations, de peur que l’écoute des publics ne vienne perturber les argumentaires en débat ?

Je ne crois pas que ce manque de transparence, bien éloigné de l’idéal éthique déclaré par les scientifiques, favorise la confiance et l’adhésion des publics, en tout cas, pas sur une question aussi éminemment éthique et politique que celle de la responsabilité de l’homme dans l’évolution climatique.

Etant données les dimensions socioscientifiques de la question, il semble évident que le rapport de l’Académie des sciences, comme le résumé du GIEC à l’attention des décideurs, est le fruit de négociations à la fois scientifique et politique. Avec une différence fondamentale : les résumés du GIEC sont précisément sourcés et référencés.

Mais s’efforcer, comme le fait Stéphane Foucart, de tracer une frontière entre sciences et politique n’a de sens que si l’on arrive à montrer l’existence de différences éthiques entre les deux univers. Or dans cette affaire, les éthiques qui ont fondé l’ensemble de l’opération (la progressive montée médiatique des discours sceptiques, l’appel des 600 climatologues, la réponse de la ministre, le débat à huit clos…) ne sont pas celles de la pratique scientifique ordinaire.

Et c’est sur les raisons de ces différences que devraient porter les investigations journalistiques et sociologiques à venir. Il nous faudra donc proposer des hypothèses sur les motivations de cette affaire peu transparente. A ma connaissance, celle qui me semble la plus robuste pour le moment, dans le contexte français, est celle de Rémy Prud’homme (2010).

L’auteur précise qu’ « il n’est pas interdit de penser que certains [scientifiques] règlent ici un vieux contentieux, et en veulent autant à MM. Allègre et Courtillot […] pour leurs critiques des thèses carbocentrées [que] pour leurs critiques de l’organisation de la recherche française ». J’ajouterai bien volontiers à cette hypothèse, qu’entre les acteurs, s’expriment des conflits de représentations du progrès technoscientifique et des relations futures de l’homme à la nature.

Notes :

(1) Principale conclusion du Résumé à l’attention des décideurs publiée par le GIEC en février 2007.

(2) Selon Benoit Rittaud, il s’agit des scientifiques qui tentent de démontrer que l’évolution climatique récente est sous la dépendance principale de l’activité anthropique, par opposition aux solaristes qui affichent des corrélations entre l’évolution récente de l’activité solaire et l’évolution de la température moyenne de surface de la planète.

(3) Certains constatent qu’aux Etats-Unis, l’expression d’un doute artificiellement entretenue dans les médias sur la question climatique conduit à ce qu’un américain sur deux environ rejette les principaux points du consensus scientifique.

(4) Selon le sociologue Chateauraynaud, 2004, une preuve va être considérée comme tangible lorsqu’elle résiste aux variations perceptuelles, instrumentales et argumentatives auxquelles la soumettent des acteurs dotés de représentations et d’intérêts divergents ; tant que la preuve n’est pas tangible subsiste le doute et la controverse

Article initialement publié sur Pris(m)e de tête
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