Culture scientifique et nanotechnologies en Europe

Quel bilan tirer de 5 années d’actions européennes de diffusion de la culture nano ?

Les 30 mai et 1er juin derniers se déroulait à Budapest, Hongrie, le congrès international EuroNanoForum. L’occasion pour Christos Tokamanis, responsable de l’unité Nano and converging sciences and technologies de la DG Recherche de la Commission Européenne, et Matteo Bonazzi, l’un de ses responsables projet, de faire le point sur les principaux projets financés par la CE sous le 6ème et le 7ème Programme-Cadre : NanodialogueNanoYouTime for NanoNanoToTouch et le dernier en date, NanoChannels [site web en cours de construction]. Etant partenaire de 3 de ces 5 projets, j’étais invité au nom du CCSTI Grenoble à participer aux présentations et aux discussions.

Eviter le syndrome OGM

D’emblée, Christos Tokamanis rappelle l’objectif de la Commission Européenne : tout mettre en oeuvre pour éviter le syndrome OGM. « De nombreuses questions se posent aujourd’hui à propos du développement des nanosciences et nanotechnologies. Des ONG comme Greenpeace ou Les amis de la terre nous interrogent et, à travers eux, les citoyens européens ; nous devons leur apporter des réponses. Nous ne devons pas fuir la question des risques, nous devons nous emparer de toutes les questions, même les plus dérangeantes. » Et le responsable de l’unité de reconnaître que, jusqu’ici, l’évaluation des risques dans le domaine des NT et les efforts de normalisation qui vont avec ont donné peu de résultats tangibles. « Le problème, c’est toujours la définition de ce qui est « nano » avoue-t-il. A travers la procédure REACH de déclaration des produits chimiques, sur 25 000 dossiers déposés depuis sa mise en oeuvre en 2007, seuls 3 concernent des nanoparticules ! Quels programmes d’information et d’éducation mettre alors en oeuvre pour améliorer la situation ?

Enseigner les nanotechnologies à l’école ?

Sous l’influence du projet Nanoyou, fortement orienté vers les jeunes européens et israéliens scolarisés (le coordinateur du projet étant ORT Israël), la discussion s’est concentrée sur l’évaluation et les perspectives d’intégration d’enseignements dédiés aux nanotechnologies dans les programmes scolaires, au détriment d’une approche plus citoyenne et participative des enjeux. Ces projets étant pour la plupart terminés, la question de la pérennité des actions se pose. Ainsi, les nombreuses ressources pédagogiques développées dans le projet Nanoyou seront accessibles via le nouveau portail pour l’enseignement des sciences en Europe baptisé Scientix, piloté par European Schoolnet pour le compte de la Commission. Mais tous les partenaires de ces projets n’ont pas la même vision d’un enseignement « nano » dans les collèges et lycées européens. Pour certains, comme le Centre de Nanosciences de l’Université de Cambridge (UK), il vaudrait mieux renforcer les enseignements fondamentaux en sciences et technologies, plutôt que de créer artificiellement une nouvelle discipline « nano » – l’objectif étant de susciter à terme des vocations de scientifiques et d’ingénieurs, dans les nanotechnologies et ailleurs. Il serait intéressant de connaître à ce sujet la position des français impliqués au niveau national dans les projets de type « nano@school » à Toulouse, Orsay ou Grenoble.

Quelle place pour le débat ?

L’enseignement ne doit pas être l’unique réponse aux attentes sociales. Comme l’a rappelé très justement Antje Grobe, de la Fondation Suisse Risque-Dialogue, « ne répondez pas en termes d’éducation aux personnes qui s’interrogent sur les nanotechnologies ; ces personnes ne souhaitent pas être éduquées, elles veulent que leur avis soit pris en compte, elles veulent participer aux prises de décision ». C’est la dimension la plus difficile à mettre en oeuvre dans tous ces projets, tout particulièrement l’articulation entre les débats publics et les décisions des pouvoirs publics. Les centres de culture scientifique impliqués dans tous ces projets un peu partout en Europe ont plutôt pas mal réussi dans le domaine de l’éducation informelle (apprendre et comprendre les nano par l’expérimentation et la pratique scientifiques) et des initiatives pour donner la parole au public et l’aider dans la formulation de ses opinions, craintes, espoirs, représentations. Ils ont été plus discrets, en revanche, dans les débats politiques sur la question des orientations des recherches en nanotechnologies. En fait, ils se sont concentrés sur la facilitation de dialogues directs entre citoyens et scientifiques, en impliquant un grand nombre de chercheurs en nanotechnologies dans toutes leurs actions. Ils ont choisi un positionnement non politique (au sens des partis) mais pleinement démocratique, favorisant l’échange et l’intercompréhension des recherches pour les uns, des opinions pour les autres. C’est ce travail de fourmi au quotidien qui constitue l’une des principales conclusions de ce bilan d’étape sur l’information et la communication des nanotechnologies à l’échelle européenne. La mobilisation commune des chercheurs, des publics et des médiateurs, pour éviter de réduire le sujet « nano » en phénomène de foire, de mode ou de combat politique.

Article initialement publié sur Making science public*
Illustrations ©© FlickR : steve_lacy941, tanakawho